Pour comprendre ce qui s’est joué le 7 novembre 2014, il faut remonter sept ans plus tôt. Le 13 août 2007, le Groupe Hersant Média (GHM) rachète Nice-Matin et La Provence à Lagardère SCA pour 160 millions d’euros.

Très vite, au sein du quotidien niçois, l’ambiance se détériore. La holding dirigée par Philippe Hersant facture, chaque année, entre 3 et 4 millions d’euros de management fees à sa filiale azuréenne. Ces frais, visant des services administratifs, comptables et juridiques déjà pourvus au sein de l’entreprise, plombent artificiellement les comptes du journal.

GHM, par ailleurs, va mal. Le groupe est ébranlé par le déficit abyssal de ParuVendu, l’hebdomadaire de petites annonces acquis à prix d’or au moment précis où Internet commence à assécher ce marché. En 2010, Hersant est au bord du gouffre. Il décide, fin mars, de vendre le siège historique de Nice-Matin pour tenter d’éviter le naufrage.

« Il avait oublié que nous étions une Société coopérative à participation ouvrière (Sapo), grince Éric Galliano, alors reporter à Nice. Ces bâtiments ont été payés, en partie, par les bénéfices auxquels les salariés-coopérateurs ont renoncé (1). Il n’était pas concevable de les sacrifier pour qu’un actionnaire suisse puisse se remettre à flot !  »

Un journal-pirate distribué à 50.000 exemplaires

L’officialisation du projet de vente, le 1er avril ( !), provoque une réaction immédiate. Viscérale. Sous l’impulsion du reporter Jean-François Roubaud (2), les journalistes multiplient les opérations symboliques : les hommes défraient la chronique en posant (presque) nus au cœur de la capitale azuréenne, les femmes montent les marches à Cannes dans des robes en papier journal.

Le 20 mai 2010, quatre journalistes montent les marches au Festival de Cannes pour protester contre un projet de vente du siège historique par le Groupe GHM.

Le 20 mai 2010, quatre journalistes montent les marches au Festival de Cannes pour protester contre un projet de vente du siège historique par le Groupe GHM.
Patrice Lapoirie

Les ouvriers du Livre gravissent la colline du Château de Nice et déploient une banderole au sommet : « Non à la vente de Nice-Matin à la découpe ». Un journal-pirate est imprimé à 50.000 exemplaires pour sensibiliser le public.

À l’issue d’un cycle de négociations engagées route de Grenoble, face à Philippe Hersant, Roubaud hausse le ton : « Vous avez la possibilité légale de vendre notre siège. Mais si vous le faites, sachez que votre nom sera traîné dans la boue sur tous les fronts médiatiques. Ce que vous avez vu, ce n’est qu’un début !  »

Un journal-pirate est imprimé fin avril 2010 à 50.000 exemplaires pour sensibiliser le public.

Un journal-pirate est imprimé fin avril 2010 à 50.000 exemplaires pour sensibiliser le public.
Repro L.P.

Bousculé, Hersant réclame une suspension de séance et se retire avec ses conseillers. À son retour, quinze minutes plus tard, le fils du « Papivore » (3) jette l’éponge.

Demander l’impossible…

Quatre ans plus tard, la situation de GHM s’est encore dégradée. En mai 2014, Nice-Matin est placé en redressement judiciaire. Les repreneurs se bousculent – des plus sérieux aux plus fantaisistes. Leur point commun : la promesse d’une casse sociale sans précédent.

« Jusqu’à 800 licenciements pour 1 200 salariés, se souvient Éric Galliano. C’était effarant ! Ils prétendaient sauver l’entreprise en la saignant à blanc… C’est cette violence et cette morgue qui ont fait naître l’idée d’une reprise en interne.  »

Le journaliste, comptable de formation, se plonge dans les chiffres. Selon lui, le pari est difficile, mais la partie « jouable ». Il sourit. « Dès lors qu’il y avait une chance, même petite, pour Jean-François, le débat était clos : il fallait foncer !  »

Le souvenir de la mobilisation réussie de 2010 est encore dans toutes les mémoires. Comme, peut-être, quelques slogans rescapés des années soixante – « Soyez réalistes, demandez l’impossible ».

Mais par où commencer ? Il faut d’abord structurer l’offre de reprise, lui donner une consistance juridique. Roméo Cirone, expert-comptable, guide les apprentis entrepreneurs. Un cabinet d’avocats est mandaté. Quelque 456 employés abandonnent leur treizième mois pour constituer le capital de départ ; un appel aux dons inspiré par la générosité de Simonne, une lectrice nonagénaire, permet de collecter 376 275 euros en 48 jours. Comme en 2010, un concert est organisé au Théâtre de verdure de Nice pour alimenter le trésor de guerre.

… et obtenir l’improbable

Finalement, le 7 novembre, l’improbable se produit : le tribunal de commerce de Nice confie les clés à la Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) créée par les salariés.

« La plupart des observateurs pensaient que nous allions nous fracasser en quelques semaines, se souvient Éric Galliano. De fait, c’est ce qui a failli se produire. Nous n’avions pas droit au moindre déficit. Oui, ça a été très dur…  »

Dès le départ, l’objectif est de s’adosser à un investisseur – mais « à des conditions décentes, insiste le reporter. Nous recherchions un partenaire, pas un énième prédateur.  »

En 2016, les coopérateurs pensent avoir déniché l’oiseau rare. Un pacte d’actionnaires est signé avec le groupe belge Nethys, via sa filiale Avenir Développement, qui acquiert 34 % des parts et s’engage à « monter » à 51 % au 31 décembre 2018. Mais une fois encore, le vent de l’histoire souffle à rebours. Un scandale d’emplois fictifs éclabousse le groupe public Publifin, maison mère de Nethys. Le 20 novembre 2018, pressé par le Parlement wallon, le conseil d’administration de la société liégeoise vote le principe d’un retrait de Nice-Matin et La Provence, où elle est également présente à hauteur de 11 %.

Le choix de Xavier Niel

Retour à la case départ ? Pas tout à fait. En juillet 2019, alors que la situation demeure incertaine, la holding NJJ du fondateur de Free, Xavier Niel, rachète Avenir Développement et se dit prête à honorer le pacte d’actionnaires.

La nouvelle provoque un schisme entre les coopérateurs. Les personnels techniques et administratifs privilégient la candidature d’Iskandar Safa, un homme d’affaires franco-libanais propriétaire de Valeurs actuelles, sur les rangs depuis décembre 2018. Les journalistes, en revanche, préfèrent l’actionnaire du journal Le Monde.

Safa, finalement, retire son offre le 29 juillet 2019 pour éviter « un contentieux […] préjudiciable aux salariés et au titre lui-même.  » Le 13 février 2020, NJJ devient l’unique actionnaire du Groupe Nice-Matin. Une page se tourne.

1. Notre chronique du 13 septembre.

2. Décédé le 6 octobre 2021.

3. Robert Hersant était surnommé le « Papivore » en raison de son appétit insatiable pour l’achat de journaux.