Publié le
13 déc. 2025 à 18h06
L’Assemblée générale de l’Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne (UGPVB), qui rassemble trente organisations et 12 000 éleveurs, a été marquée par un moment fort : Arnaud Clugery, directeur d’Eau et Rivières de Bretagne, avait accepté l’invitation de l’organisation agricole. Une présence inhabituelle, presque symbolique, tant les relations entre l’association environnementale et les organisations d’élevage sont souvent marquées par la méfiance.
Un dialogue rare, franc et assumé
Dès les premières minutes, le ton était posé. Arnaud Clugery a rappelé « l’importance d’engager un dialogue, dans un monde polarisé où les extrêmes prennent trop souvent la parole ». Le directeur d’Eau et Rivières Bretagne a insisté : « La preuve que le dialogue est possible, c’est que je suis ici. À nous de trouver les espaces où nous pouvons avancer ». Il évoque ainsi quelques points de convergence, notamment sur la perméabilisation des sols ou la préservation des espaces naturels.
Mais les divergences n’ont pas tardé à réapparaître. « Ce n’est pas nous qui considérons que l’élevage industriel pose problème, ce sont les faits scientifiques », a défendu Arnaud Clugery, rappelant la nécessité, selon l’association, de réduire la concentration d’animaux par élevage. Il a toutefois reconnu les « gains manifestes » obtenus depuis trente ans et le « tournant majeur des années 1990 » avec la chute des taux de nitrates. Mais pour lui, « un plateau est atteint » et la transition doit aller plus loin.
Avancer
Face à lui, Michel Bloc’h, président de l’UGPVB, a rappelé le chemin parcouru : « À chaque modernisation, nous diminuons nos rejets. De 1998 à 2023, les rejets d’azote dans l’eau ont baissé de 43 %. » L’éleveur a insisté sur la volonté des producteurs de continuer à progresser : « Nos bâtiments vieillissent, nous devons investir. Nous avons envie d’avancer loin ».
Michel Marcon, directeur R&D de l’IFIP, a lui aussi défendu les évolutions : « En vingt ans, l’élevage porcin a réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 15 %. Et plus un élevage est performant, plus son impact est maîtrisé ». Ce dernier a pointé le paradoxe entre les attentes sociétales – « voir des porcs gambader dans l’herbe » – et les impératifs environnementaux, dont la performance technique fait partie.
L’élevage, problème ou solution ? Les arguments se confrontent
La table ronde intitulée « Et si l’élevage n’était pas le problème mais la solution ? » a donc permis de confronter des visions très différentes, sans que les lignes ne se brouillent.
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Michel Marcon a rappelé « la chance d’avoir en Bretagne un élevage fondé sur la circularité », prenant l’exemple du porc comme « modèle de valorisation des effluents ».
Erwan Seznec, auteur récemment d’un ouvrage sur l’écologie politique, a dénoncé « une idéologie obsédée par la décroissance, pour laquelle rien ne sera jamais assez ». Il a contesté « le récit de l’effondrement généralisé de la biodiversité », estimant qu’il s’agit d’un « leurre » à nuancer.
Arnaud Clugery, lui, persiste : « Le vivant s’effondre, les marées vertes sont toujours là, des décisions administratives n’ont pas été respectées dans les années 1980. Oui, des progrès ont été faits. Mais est-ce suffisant ? Nous pensons qu’il faut aller plus loin ».
Des emplois, des familles
La question de la souveraineté alimentaire a été centrale. « Si l’élevage s’arrête ici, nous importerons des engrais minéraux et de la viande produite ailleurs », a rappelé Michel Bloc’h, pour qui « l’élevage, c’est aussi des emplois, des familles et un tissu agroalimentaire entier ».
Michel Marcon a renchéri : « Ce que nous ne produirons plus ici, nous l’importerons. »
De nombreux éleveurs présents à la tribune ont décrit leur sentiment d’injustice. Philippe Bizien a dénoncé « la polarisation qui désigne des éleveurs comme coupables », allant jusqu’à affecter familles et enfants.
Une responsabilité partagée pour l’avenir
En conclusion, Michel Bloc’h a insisté sur les trois responsabilités indissociables des filières bretonnes : « Nous avons une responsabilité sociale, économique et environnementale. Pour l’avenir de la Bretagne ».
Au terme de cette assemblée générale, un constat s’impose : le dialogue reste difficile, mais il est possible. Et, dans une Bretagne où l’élevage structure les territoires, ce dialogue n’est plus une option – il devient une condition pour construire les relations entre agriculture et société de demain.
Comprendre la crispation agriculture – société
Pour éclairer ces tensions, l’UGPVB avait invité le politologue Eddy Fougier, spécialiste des relations entre le monde agricole et la société. Son analyse, dense et sans concession, a résonné dans la salle.
« Nous vivons un paradoxe permanent. Deux millions de personnes signent une pétition contre la loi du plomb, mais 78 % des Français disent faire confiance aux agriculteurs », a rappelé Eddy Fougier.
Pour lui, la société française a fait trois choix structurants :
« Le choix des services au détriment de la production », entraînant désindustrialisation et perte de compétitivité.
« Le choix de la dépense publique et sociale », avec pour conséquence une dette vertigineuse.
« Le choix de la politisation généralisée », qui alimente une « radicalisation diffuse et une défiance généralisée ».
Le politologue observe aussi l’arrivée de nouveaux acteurs dans le débat agricole : « Les juges, les médias, les associations, les consommateurs… La critique s’est étendue et s’est radicalisée. » Il cite l’exemple des Agris Youtubeurs : « Thierry Bailler dit : « Ce que je ne peux pas montrer dans une vidéo, il faut que je le change. » C’est un bouleversement complet de la relation aux citoyens. »
Pour Eddy Fougier, la déconnexion entre perceptions et connaissances complique encore la situation : « 87 % des Français pensent que l’agroécologie est une très bonne chose, mais seulement 17 % savent ce que c’est ».
Et il rappelle que chacun porte en lui plusieurs identités – « citoyen, consommateur, client, mangeur » – souvent contradictoires.
Ses conseils aux filières sont directs : « Parlez aux Français, directement. Travaillez l’acceptabilité sociale et territoriale de vos pratiques. Ne laissez pas d’autres raconter votre histoire ».
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