Faut‑il geler la ligne de front, ou céder encore du territoire à Vladimir Poutine? Cette question est au cœur des discussions entre les émissaires diplomatiques réunis à Berlin. Les velléités territoriales du maître du Kremlin restent très fortes. En avançant dans le Donbass, il a mis la main sur des sites industriels stratégiques.

Vladimir Poutine veut le Donbass. Au‑delà de l’aspect stratégique – un territoire qui lui offrirait un couloir vers l’Ouest et consoliderait la position de son armée –, le Donbass est aussi une formidable terre industrielle, véritable forge de l’ancienne URSS, avec des sous‑sols très riches en minerais et un secteur de la chimie très actif, notamment pour produire les engrais qui alimentent les riches terres agricoles de l’Ukraine. Pour le maître du Kremlin, mettre la main sur le Donbass, c’est aussi affaiblir l’économie ukrainienne et renforcer la sienne.

D’ailleurs, il a déjà fait main basse sur les usines des territoires ukrainiens que les forces russes occupent depuis 2014. Entre politique de terre brûlée et démantèlement de l’outil industriel pour nourrir son complexe militaro‑industriel, la plupart d’entre elles sont désossées ou tournent au ralenti.

À Pokrovsk, la bataille de Metinvest, le cœur du charbon et de l’acier

La situation est toujours confuse autour de Pokrovsk, que l’armée russe revendique, mais où l’armée ukrainienne semble regagner un peu de terrain. À Pokrovsk se trouve une mine de charbon à coke ultra stratégique, exploitée par Metinvest, le premier groupe sidérurgique du pays.

Avant la guerre, cette mine de Pokrovsk était au cœur d’une chaîne qui pesait près de 40% des exportations d’acier de l’Ukraine, et Metinvest était le premier employeur privé du pays. Historiquement, ce gisement est un pur produit de l’URSS: ouvert à l’époque soviétique, modernisé dans les années 2000, il a longtemps alimenté les aciéries de Marioupol.

Le charbon à coke, ce n’est pas du charbon ordinaire: c’est l’ingrédient indispensable pour produire de l’acier dans les hauts‑fourneaux. Sans coke, pas d’acier. Jusqu’à l’hiver dernier, les mineurs descendaient encore sous terre alors que les Russes n’étaient plus qu’à quelques kilomètres des têtes de puits, pour que les hauts‑fourneaux ukrainiens continuent à tourner et que l’Ukraine garde de l’acier, donc des rails, des blindés, des ponts à reconstruire.

En janvier dernier, à cause de la proximité du front et du quasi‑encerclement de la ville par les forces russes, Metinvest a dû arrêter l’activité de cette mine stratégique.

Cette suspension est un coup dur pour l’industrie ukrainienne. Pour Vladimir Poutine, mettre la main sur Pokrovsk, c’est aussi couper l’oxygène de la sidérurgie ukrainienne.

Stirol, l’ancien fleuron chimique ukrainien désormais à l’abandon

Avec Stirol, la Russie a stoppé net un fleuron chimique, lui aussi hérité de l’époque soviétique. Fondée en 1933 à Horlivka, l’usine est le premier industriel ukrainien à réussir à produire de l’ammoniac à partir des gaz de cokerie, à l’époque une véritable prouesse au cœur du Donbass.

Avant la guerre, ce site géant employait environ 4.500 personnes et produisait jusqu’à 1,5 million de tonnes d’ammoniac par an, matière première indispensable pour les engrais azotés, sans lesquels il n’y a pas de rendements agricoles. Avant 2014, Stirol irriguait les grandes plaines agricoles qui ont donné à l’Ukraine le surnom de « grenier de l’Europe ».

Mais en 2014, Horlivka tombe sous le contrôle des séparatistes pro‑russes et la production du site s’arrête. Beaucoup de techniciens fuient, laissant derrière eux des bassins de boues, des sols pollués et une usine fantôme. C’est un coup dur pour l’économie ukrainienne: Poutine a ainsi privé Kiev d’un industriel stratégique dans un pays où l’agriculture pesait environ 10% du PIB et près de 40% des exportations avant la guerre.

Yenakiieve: un géant de l’acier qui tourne au ralenti

Au cœur du Donbass occupé, un autre aciériste important: Yenakiieve. Avant la guerre, ce fleuron industriel de l’Est ukrainien produisait environ 3,3 millions de tonnes d’acier brut par an. Le site faisait vivre près de 5.000 salariés, dans une ville presque entièrement structurée autour de l’usine. Depuis la prise de contrôle par les autorités pro‑russes en 2014, puis la rupture avec Metinvest, les hauts‑fourneaux sont souvent à l’arrêt et le site tourne au ralenti, autour de 10 à 15% de ses capacités selon les estimations.

La politique de « terre brûlée industrielle » de Vladimir Poutine

À partir de 2014, les séparatistes pro‑russes commencent à piller les usines les plus stratégiques. Ils démantèlent l’usine de cartouches de Louhansk et l’usine Topaz de Donetsk. Après 2022, une partie de ces actifs est progressivement intégrée à l’orbite du géant russe Rostec, mastodonte du complexe militaro‑industriel créé par Vladimir Poutine en 2007. Au coeur des territoires occupés, l’industriel russe cherche à remettre en capacité l’usine de wagons ferroviaires de Stakhanov, autrefois pilier de la construction lourde ukrainienne.

Si certains sites industriels se retrouvent à l’abandon, Vladimir Poutine a aussi commencé à s’intéresser aux richesses du sous‑sol dans les territoires occupés. Un appel d’offres lancé par les autorités d’occupation a ainsi été annoncé pour exploiter un gisement d’or près du village de Bobrykove, dans la région de Louhansk. En parallèle, Moscou investit dans des capacités de traitement des minerais stratégiques, notamment à Solikamsk, dans l’Oural, pour renforcer son autonomie en métaux critiques – y compris ceux qu’elle espère extraire dans les zones qu’elle contrôle.

Côté ukrainien, des usines à protéger

Côté ukrainien, on se bat à la fois sur le terrain et dans les coulisses des tractations diplomatiques pour conserver un maximum de territoires et protéger d’autres industriels clés. Parmi eux, à seulement 70 km de Pokrovsk, la ville‑usine NKMZ, à Kramatorsk.

C’est l’une des plus grandes usines d’ingénierie lourde d’Europe. Elle est dotée d’environ 500 machines‑outils et peut répondre à peu près à tous les besoins de l’industrie lourde: pièces géantes sur mesure pour sous‑marins ou centrales nucléaires, laminoirs, équipements miniers. Ce site est un véritable témoin de l’ère soviétique. C’est là qu’a été forgée, en 1976, la plus grande presse d’Europe, 65.000 tonnes, commandée par Valéry Giscard d’Estaing pour Issoire, dans le Puy‑de‑Dôme.

NKMZ est aujourd’hui devenue la base arrière de l’arsenal militaire ukrainien. Le site industriel consacre une grande partie de ses ateliers à la maintenance et à la modernisation du matériel de combat ukrainien. Sa capture par Moscou priverait Kiev d’un atout industriel stratégique – et d’un symbole de souveraineté.

Cherkazy Azot: le chimiste au coeur des récoltes ukrainiennes

À 200 km au sud de Kiev, un autre fleuron ukrainien à protéger: le chimiste Cherkasy Azot, géant de l’engrais ukrainien appartenant au groupe OSTCHEM.

Capable de produire près d’un million de tonnes d’ammoniac par an et plus de 500.000 tonnes d’engrais sur le seul premier semestre 2025, l’usine reste le premier producteur d’engrais azotés du pays malgré les frappes de drones et les coupures d’électricité. En temps normal, ce site de 4.500 salariés nourrit les champs de blé et de maïs qui font vivre le pays; depuis 2022, il tourne par à‑coups, tombé à 30–35% de sa capacité. Le groupe a dû récemment rééquilibrer ses cadences de production sur les sites restés en territoire non occupé, afin de compenser la perte de sites tombés aux mains des Russes, comme Stirol ou Severodonetsk.

Autant d’exemples qui illustrent la sensibilité d’un accord sur un tracé territorial. Dans un pays avec des sous sols si riches et des bases industrielles qui produisent de l’acier et des engrais, garder la main sur ces outils industriels permet de continuer à faire la guerre aujourd’hui, et reconstruire son économie demain.