Par
Ivan CAPECCHI
Publié le
19 déc. 2025 à 16h59
Quand on est journaliste localier, on côtoie au plus près les hommes et les femmes politiques. Lors de rendez-vous officiels, le plus souvent, mais aussi parfois dans des cadres plus informels. Alors, rarement, quand la confiance s’installe, les langues se délient.
Au fil des années, j’ai entendu ces récits d’élus épuisés, incapables de décrocher, même le temps d’un dîner improvisé, aussitôt rattrapés par leur fonction. Ou ces silences lourds, ceux de responsables politiques traversant des épreuves personnelles sans jamais pouvoir les montrer.
« Le monde de la politique reste viriliste, il faut être plus fort que les autres, rouler sur tout le monde pour se faire remarquer », observe Carole Zielinski, adjointe à la maire de Strasbourg en charge de la démocratie locale. Dans ce contexte, difficile de laisser affleurer ce qui est encore trop souvent perçu comme une faiblesse. « Dévoilez une faiblesse et vous vous faites exploser« , résume amèrement un élu.
Cet article s’attache à montrer cette réalité, sans occulter les autres facettes de l’engagement politique.
« J’ai été confrontée à beaucoup de violence »
Carole Zielinski faisait partie des personnalités issues de la société civile sur la liste de Jeanne Barseghian, en 2020. C’est son premier mandat politique.
En 2021, elle engage la transformation des conseils de quartier en ateliers de quartier, en pleine crise Covid. « Les échanges se faisaient en grande partie en visioconférence en raison du Covid. À distance, la transmission des émotions est beaucoup plus difficile, de même qu’une certaine forme de compassion. Beaucoup de propos tenus lors de ces visios ont été extrêmement durs« , témoigne-t-elle.
J’ai été confrontée à beaucoup de violence, les gens oublient souvent l’humain derrière l’élu. L’élu devient un réceptacle d’émotions, sans filtre, alors que dans la vie de tous les jours, on ne balance pas sa colère ainsi à des gens que l’on ne connaît pas.
Carole Zielinski
Adjointe
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Deux burn-outs en quelques années
Tout cela participe à un épuisement professionnel. En mars 2021, on lui diagnostique un burn-out. Elle s’arrête deux semaines, seulement. « Avec le recul, je ne pense pas que c’était suffisant », glisse Carole Zielinski. En mai de cette année, elle a été victime d’un second burn-out.
La dureté des mandats locaux, un frein au renouvellement
L’exercice d’un mandat local est de plus en plus éprouvant. Selon une enquête du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) menée en 2022, une part importante de maires évoquent une charge mentale élevée, des difficultés à concilier vie personnelle et engagement public, ainsi qu’un sentiment d’isolement. Les pressions verbales et les conflits avec les administrés figurent parmi les facteurs de mal-être régulièrement cités.
Depuis le début du mandat municipal 2020-2026, plus de 2 000 maires ont démissionné, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur et de l’Association des maires de France, un niveau particulièrement élevé. Si les violences ne constituent pas la cause principale de ces départs, elles contribuent à un climat de découragement.
Cette réalité pèse sur le renouvellement démocratique. Dans une étude publiée par la Banque des Territoires en 2024, une part significative des élus locaux se dit hésitante ou incertaine à l’idée de briguer un nouveau mandat, notamment dans les communes urbaines, plus exposées à la conflictualité.
Pas le droit de souffler… même aux thermes Caracalla
Carole Zielinski le constate : « Être élue, c’est une implication mentale constante« . « Quand vous êtes en responsabilité, le temps ne vous appartient plus« , abonde un autre adjoint qui souhaite rester anonyme. « Vous devez être disponible partout, tout le temps, un interlocuteur ne comprend pas qu’un élu a parfois besoin de souffler », développe-t-il.
Il se remémore cette virée aux thermes Caracalla, non loin de Strasbourg en Allemagne : « Cela faisait longtemps que je n’y avais pas été, j’y suis allé juste pour avoir la paix une demi-journée. Et là, [un administré] me tombe dessus en disant : ‘Mais qu’est-ce que vous faites là ? Ça n’est pas normal ! C’est comme ça que les élus utilisent l’argent public ?!’ ».
Le traitement médiatique de certaines affaires jugé caricatural
Cet adjoint fait partie de ceux qui ont eu à gérer des dossiers lourds au cours des cinq dernières années, souvent au contact de publics réputés comme difficiles. Il témoigne de sa frustration de voir des personnes s’exprimer sur des dossiers dont ils n’ont pas tous les tenants et les aboutissants. « Vous devez parfois prendre des décisions qui ne sont pas simples, et derrière vous en prenez plein la gueule, y compris dans l’intimité – certaines personnes vous tournent le dos – car on vous dit que vous ne savez pas gérer, alors que le dossier est très complexe », confie-t-il.
Il déplore aussi le traitement médiatique de certaines affaires, qu’il juge caricatural ou tronqué. « Dans ces moments-là, on ressent de la colère, voire de la haine. La haine de se dire : mais putain, on s’engage, on s’investit, on donne du temps et de l’énergie, on fait des sacrifices, pour au final avoir [certains journalistes] qui racontent n’importe quoi, juste pour du buzz« , lâche-t-il.
Mettre sa vie de famille de côté
Des sacrifices, Owusu Tufuor, adjoint aux sports, aux équipements sportifs et de loisirs, a dû en faire également. « La thématique que je porte m’occupe beaucoup en soirée et les week-ends. Je commence le lundi et je finis le dimanche », explique celui qui travaille à mi-temps dans le social, en plus de sa fonction d’élu. « Au début du mandat, mon fils avait 12 ans et ma fille, 15 ans. C’est un moment charnière de la vie de famille. [Ma fonction d’élu a quelque peu] impacté l’accompagnement de mes enfants« , constate-t-il.
Mon fils fait du handball. Depuis le début de la saison, je n’ai pas vu un seul de ses matchs à domicile au complet.
Owusu Tufuor
Adjoint
Ceci dit, il dit sa « chance d’avoir une famille qui comprend« . « J’ai la chance d’avoir des enfants équilibrés, et je remercie aussi ma femme qui a été très disponible pour accompagner nos enfants », glisse-t-il.
Sentiment d’être utile
Souvent, quand des élus fendent enfin l’armure, je leur pose la même question : « Si les sources de réjouissance sont si peu nombreuses, qu’est-ce qui vous fait tenir ? » Souvent aussi, ils me répondent la même chose : la satisfaction de voir les choses aboutir, le sentiment d’être utile.
Owusu Tufuor me cite par exemple le skatepark qui est en train de voir le jour au parc Citadelle. « 900 m², vous vous rendez compte ?! », me lance-t-il, un large sourire sur le visage.
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