Triste Noël à Nice il y a cent ans. L’évêque Mgr Chapon venait de mourir, le 14 décembre 1925 à l’âge de 80 ans. La cathédrale et les églises étaient drapées de noir tandis que des crèches continuaient à scintiller.
L’Éclaireur de Nice annonça le décès le 16 décembre : « La mort de Mgr Chapon a été apprise avec une douloureuse émotion. La disparition du vénéré prélat met en deuil tout l’épiscopat français, dont il était et dont il restera une des plus pures lumières. Sa mort atteint profondément nos populations auxquelles il se dévouait depuis près de trente ans et qui lui rendaient bien l’affection qu’il leur portait. »
Mgr Ricard, qui administra le diocèse de Nice pendant la maladie de l’évêque, raconta ses derniers moments : « Une prière vint sur ses lèvres : ‘‘Faites, Seigneur, que je sois placé au nombre de vos saints dans la gloire céleste !’’ Il demanda l’extrême-onction puis, longuement, procéda lui-même à des bénédictions. Il voulut qu’on lui énumérât les divers groupements diocésains : le clergé, les séminaires, les écoles, les communautés religieuses, enfin tout le diocèse. Sur chaque nom, il laissait tomber une bénédiction que traçait une main défaillante ».
Le convoi funèbre dans un silence impressionnant
Lors des obsèques, le lundi 21 décembre, le cortège funèbre partit de l’église Notre-Dame, suivit l’actuelle avenue Jean Médecin jusqu’à la cathédrale du Vieux-Nice. Une foule accompagna le convoi funèbre dans un silence impressionnant.
Henri-Louis Chapon était né à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor). Nommé évêque de Nice en 1896, il connaissait déjà le Midi pour avoir été le secrétaire de Mgr Dupanloup et l’avoir accompagné à Hyères, où l’évêque venait chercher le repos. C’était un homme de conviction, peu enclin aux accommodements. En 1901, il refusa la Légion d’honneur, pour ne pas être décoré par un gouvernement qui préparait la loi de séparation de l’Église et de l’État. Il écrivit au ministre Waldeck-Rousseau : « Monsieur le Ministre, j’apprends par l’Officiel que je suis nommé chevalier de la Légion d’honneur. Tout en vous remerciant de vos intentions bienveillantes à mon égard, je dois vous déclarer qu’il m’est impossible, dans les circonstances actuelles, d’accepter cet honneur ».
Un consolateur pendant la guerre de 1914
Lorsqu’arriva la guerre de 1914, Mgr Chapon devint un consolateur au milieu du conflit. Aux curés des villages de l’arrière-pays, il répétait : « Ne laissez personne seul ». Dans ces vallées où les hommes partaient par grappes entières, la solitude pesait plus lourd que dans les villes. Chaque dimanche, il célébrait une « messe patriotique ».
Le 13 décembre 1914, il rassembla vingt mille fidèles devant l’église du Port de Nice pour une messe pour la paix. Le 22 août 1915, il porta plus haut encore cette prière pacifique. Il monta jusqu’au mont Gélas, à plus de trois mille mètres d’altitude, en un lieu où l’air se fait rare. Les fidèles arrivèrent essoufflés, les mains engourdies, serrés autour d’un autel improvisé. Dans le dépouillement de la nature, au milieu de la pierre et du vent, Mgr Chapon fit monter ses oraisons vers le ciel avec cette volonté d’espérer même quand, autour, tout semble hostile. Cette image restera de lui : la messe au mont Gélas !
À Nice où les palaces avaient été transformés en hôpitaux, l’évêque s’investit dans l’accueil des blessés venus du front. Les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul devinrent infirmières, les couvents se changèrent en dortoirs, les salles paroissiales en abris.
À la fin du conflit, Mgr Chapon accepta finalement de recevoir la Légion d’honneur. Elle lui fut remise pour son patriotisme par le président de la République Paul Deschanel. Le pape Benoît XV le nomma, de son côté, assistant au trône pontifical.
La mort du ministre anticlérical dans le jardin de l’évêque
La guerre était finie, les réjouissances pouvaient reprendre. Le 21 février 1923, dans la villa de l’Évêché, Mgr Chapon organisa un concert de charité. Le répertoire était religieux mais la voix inattendue : celle de la célèbre chanteuse de cabaret Yvette Guilbert. Du beau monde se pressait dans les salons, dont l’Académicien français Gabriel Hanotaux et le ministre Théophile Delcassé. Ce dernier avait été un acteur majeur de l’Entente Cordiale entre la France et l’Angleterre. À un moment, on le vit s’éloigner dans le jardin. Peu de temps après, on le retrouva mort sur un banc. Même si son décès fut officiellement attribué à une congestion cérébrale, la mort énigmatique du ministre anticlérical dans les jardins de l’évêque de Nice intrigua la France entière. Il avait 70 ans. On en parlait encore au moment de la Noël 1925…
« Tout Chapon que je suis, ce n’est pas avec cela que vous me farcirez »
Le refus de la Légion d’honneur par Mgr Chapon, en 1901, fit beaucoup parler de lui. Un journal satirique parisien fit paraître cette lettre adressée au ministre, dont on ne sait s’il en est vraiment l’auteur :
« Monsieur le ministre,
Il est du plus mauvais goût, sous prétexte que je m’appelle Chapon, de vouloir me soumettre au supplice de la broche. Gardez donc votre broche et votre ruban. D’abord, il est rouge, et dans notre profession nous sommes un peu comme les taureaux ; le rouge nous fait loucher, à moins qu’il ne serve à teindre notre chapeau. Je vous retourne votre croix en colis postal : celle du calvaire me suffit. Tout Chapon que je suis, ce n’est pas avec cela que vous me farcirez.
Agréez mes salutations distinguées. »
Mgr Chapon essaya en vain d’inviter les parlementaires niçois à s’opposer au projet de loi de séparation de l’Église et de l’État. Mais après le vote de celle-ci, il prêcha la conciliation aux curés de son diocèse afin d’éviter tout incident avec les forces de l’ordre.