L’Opéra Orchestre Normandie Rouen a repris, en deux représentations, L’uomo femina de Baldassare Galuppi, recréé il y a un an à l’Opéra de Dijon, puis présenté à Caen et à Versailles. Agnès Jaoui signe la mise en scène de cet opéra ressuscité par Vincent Dumestre.

Retrouvée en 2006 dans la bibliothèque du Palais d’Ajuda à Lisbonne, la partition déploie une intrigue singulière : sur une île gouvernée par une femme, deux naufragés sont recueillis par deux guerrières, qui s’éprennent aussitôt d’eux. Leur reine, Cretidea, se laisse elle aussi séduire par l’un des étrangers, causant le bouleversement d’un ordre établi depuis toujours.

Entre baroque et classicisme

La musique de Galuppi navigue entre le baroque et le classicisme. À certains moments, l’aria da capo cède la place à des mélodies soutenues par une basse d’Alberti, ou à des ensembles vocaux annonçant Mozart, comme le sextuor final de l’acte I. Ailleurs, récitatifs et airs à la basse continue rappellent Vivaldi, avec qui le compositeur partageait alors une popularité. Tout au long de l’opéra, ce mélange de ces deux styles se retrouve fréquemment. Ainsi, le recitativo secco de Roberto accompagné de deux théorbes est suivi d’un air d’un style très mozartien (acte I). À l’acte II, des harmonies étrangement dissonantes s’insèrent dans un air, toujours confié à Roberto. Faut-il y voir la volonté de représenter un homme issu d’un monde inconnu, où deux cultures se mêlent, ou simplement l’ouverture du compositeur à une autre écriture ? La question reste ouverte.

Vincent Dumestre compose Le Poème Harmonique en petit effectif, « à l’image de celui que Galuppi utilisait au Teatro San Moisè en 1762, qui reflète la couleur sonore de la Venise de l’époque », précise le programme. La mandoline, immédiatement évocatrice, s’impose comme un marqueur sonore, tandis que les hautbois et les cors contribuent à colorer certaines scènes d’un caractère particulier. Le chef a par ailleurs complété les lacunes de la partition par des airs empruntés à d’autres opéras du compositeur. Quant au livret, attribué à Pietro Chiari et conservé à Bologne, il renseigne non seulement sur l’œuvre mais aussi sur les pratiques scéniques de l’époque, éléments qui ont nourri la mise en scène d’Agnès Jaoui.

Une Antiquité recomposée

Avec L’uomo femina, Agnès Jaoui aborde la mise en scène pour la deuxième fois, après une Tosca en plein air en 2019. Plutôt que d’actualiser l’intrigue, elle choisit de la situer dans un temps ancien. Si l’Antiquité est convoquée au début comme référence à une domination féminine impériale, la scène se présente surtout comme un assemblage d’éléments picturaux variés.

Le décor unique d’Alban Ho Van évoque un palais italo-mauresque : côté cour, une construction rappelant L’Annonciation de Fra Angelico ; côté jardin, une fontaine d’inspiration méditerranéenne, jouxtant un intérieur de harem aperçu à travers des vitres, d’un luxe assumé. En arrière-plan, un paysage pittoresque complète l’ensemble. Les costumes de Pierre-Jean Larroque proposent une lecture contrastée des rapports entre femmes et hommes. Aux riches étoffes chatoyantes de l’impératrice Cretidea et des guerrières Ramira et Cassandra répondent les armures accentuant la poitrine des femmes soldats, tandis que Gelsomino, favori de la reine, et ses deux acolytes, tous très préoccupés par leurs apparences, portent des robes soulignant leurs silhouettes. Chez les naufragés, Roberto conserve une chemise simple, devenue paradoxalement symbole de virilité, tandis que son valet Giannino, intégré plus tard au harem, adopte un costume contemporain, chaussures à talons et petit sac à main compris.

La direction d’acteurs reste assez sommaire, et certains espaces — notamment l’intérieur du harem — demeurent inexploités. Ce sont avant tout certaines images, par leur beauté plastique, accentuée par les lumières de Dominique Bruguière, qui marquent durablement la mémoire.

Une distribution équilibrée

Les six personnages bénéficient d’une distribution homogène, réunissant six chanteurs français de grand talent. En Cretidea, Eva Zaïcik déploie un chant toujours aussi maîtrisé, mettant en valeur un timbre somptueux, même si l’on souhaiterait parfois davantage de sauvagerie pour incarner une reine autoritaire et dictatoriale. Victoire Bunel campe avec brio une Cassandra au caractère trempé, laissant affleurer une générosité faite d’élans tantôt impétueux, tantôt tendres. Le timbre singulier de Lucile Richardot demeure un plaisir à entendre dans le rôle de Ramira, bien que les aigus aient semblé ce soir-là se placer avec difficulté. Victor Sicard mobilise l’ampleur de ses moyens pour construire Roberto, naufragé attaché à une vision virile et hiérarchisée du monde. François Rougier interprète Giannino avec un chant solide, lui permettant de s’adapter avec finesse aux situations successives imposées à son personnage. Enfin, Anas Séguin, en favori Gelsomino, excelle dans tous les registres, de la diction aux expressions maniérées, tout en conservant un grain de masculinité paradoxal au regard du rôle ; la violence qu’il inflige à son rival révèle finalement une nature masculine que l’auteur semble admettre comme allant de soi.

Le retour à « l’ordre »

Ainsi, la fin de l’opéra se révèle énigmatique, et quelque peu décevante. « Que cesse l’usage dépravé de changer les hommes en femmes ! Entre les jupons et les pantalons, il faut mettre un peu de distance », chantent en chœur Cretidea, Roberto, Ramira et Giannino, après que la reine a accepté de se soumettre à la volonté de Roberto : « Le sexe masculin chez nous exhibe sa force, sa raison, son courage, son savoir et sa vertu […] » (acte III, scène 6).

En définitive, l’île des femmes n’était qu’une utopie et l’inversion des rôles, hélas, un simple argument de divertissement, à l’instar du carnaval.

Représentation du 18 décembre, au Théâtre des Arts de Rouen

Victoria Okada

Crédit phographique : Mirco Magliocca – Opéra de Dijon