Le projet date de 2020, poussé par la ville de Nice et des scientifiques locaux. Son objectif : créer une aire marine protégée (AMP), pour sauvegarder et restaurer l’écosystème marin niçois. Pas facile dans une ville qui compte plus de 350 000 habitants…

« Une AMP ne peut pas se faire sans l’accord de tous les acteurs de la mer, tous les usagers, il a fallu convaincre tout le monde », expose Aurore Asso, conseillère municipale subdéléguée au Littoral, à la mer, à l’AMP et à l’Écologie. La championne d’apnée porte ce projet qui s’inscrit dans le cadre fixé par Emmanuel Macron en juin à Nice, lors de la Conférence des Nations unies pour l’océan (Unoc). Le président de la République avait annoncé vouloir placer 14,8 % du territoire maritime français sous protection forte d’ici fin 2026, contre 4,8 % aujourd’hui. Car la future aire marine protégée de Nice aura bien le statut de Zone de protection forte, limitant drastiquement les activités humaines.

Une partie de la Prom’ et du Cap de Nice

L’État vient de lancer une consultation publique électronique jusqu’au 26 décembre (1). Avec un accès au projet d’arrêté interpréfectoral, qui dévoile les contours de l’AMP. Si le maire de Nice avait annoncé en juin, juste après l’Unoc, une mise en œuvre concrète « probablement d’ici le 15 novembre », l’arrêté n’entrera finalement pas en vigueur avant le 1er juin 2026, après les ultimes arbitrages issus de cette consultation.

Dans le détail, deux zones de protection fortes principales sont prévues. La première se situe sur la promenade des Anglais, sur une bande littorale de 27,7 ha entre les épis du Negresco et du Centre universitaire méditerranéen. 740 m de littoral, jusqu’à la limite des 300 m au large. La pêche de loisir y sera interdite sous toutes ses formes, y compris avec des cannes à pêche depuis le bord, tout comme la pêche professionnelle. La plongée sous-marine également, ainsi que la navigation.

« Entre la Lanterne et le Paillon, on a découvert une présence de cymodocée assez exceptionnelle [2], malgré la pollution existante inhérente à toute ville », s’enthousiasme Aurore Asso. Dans ce cas, pourquoi ne pas protéger toute la zone ? « C’est impossible de mettre l’entièreté de la bande côtière sous cloche, car il faut que tous les acteurs de la mer soutiennent le projet, sinon ça ne marchera jamais, insiste-t-elle. Depuis 2023, on a multiplié les concertations avec les pêcheurs professionnels, les pêcheurs loisirs, les plongeurs, les entreprises qui proposent des activités nautiques… Il vaut mieux commencer petit, mais que ça soit bien accepté par tout le monde. C’est un enjeu patrimonial, un projet de territoire, et on veut développer un sentiment de responsabilité collective, donc on assume de commencer petit, et dans les années à venir, on avancera plus loin ensemble, progressivement. »

Dérogation pour les navires de pêche professionnelle

La deuxième zone, c’est la pointe des sans-culottes, à l’est du cap de Nice, avec en annexe la célèbre grotte à corail qui se trouve un peu plus loin, direction Villefranche-sur-Mer. Soit près d’1 km de côte s’étendant dans la zone des 300 m au large, pour un total de 21 ha. Même interdiction que pour la Prom’, avec toutefois une dérogation pour les navires de pêche professionnelle membres des prud’homies de Nice et Villefranche, du 1er décembre au 31 juillet. « Uniquement pour l’usage d’engins de type arts dormants (filets, palangres, casiers) et pour l’activité de pêche en plongée sous-marine », précise l’arrêté.

Concernant la grotte à corail, célèbre spot de plongée sis entre 14 et 25 m de fond, il sera en plus interdit aux plongeurs de pénétrer à l’intérieur de la cavité, avec obligation pour leurs navires de s’amarrer aux coffres et bouées installées à cet effet. « L’arrêté interpréfectoral de protection des habitats naturels vise à assurer une meilleure conservation des herbiers de posidonie, herbiers à cymodocée, du coralligène, et des roches infralittorales, tout en maintenant des activités réduites de pêche professionnelle et de plongée strictement encadrées », précise le document.

Et les deux bases nautiques sur la Prom’ qui proposent du parachute ascensionnel ? Elles resteront pour l’instant autorisées. « L’appel d’offres va être renouvelé pour la période 2026-2032, ensuite, on verra », souffle Aurore Asso. L’idéal étant que ces bases nautiques utilisent à terme des bateaux électriques, afin de limiter les dégâts sur la faune et la flore sous-marine… Avec l’espoir de voir peut-être un jour revenir à Nice les anges de mer, ces requins plats qui ont donné leur nom à la baie des Anges

« La surface annoncée est très faible »

Le Collectif citoyen 06 salue « un ensemble de mesures cohérentes et ambitieuses pour la protection benthique littorale », mais critique « une surface annoncée très faible », « l’absence de continuité écologique entre les deux zones », et « la dérogation, huit mois sur douze, à la pêche professionnelle dans le secteur de la Pointe des sans-culottes ». « Les pêcheurs ne pratiquant pas ou peu leur activité au mois d’août à cause du tourisme et en automne à cause des tempêtes, leurs activités ne seront quasiment pas impactées, déplore Airy Chrétien, cofondateur du Collectif. Ça atténuera très vraisemblablement l’effet réserve. Le contrôle des arts utilisés et la vérification des dérogations seront donc déterminants. »

Alexandre Meinesz, chercheur au laboratoire Ecoseas, à Nice, abonde : « Les filets perdus s’accrochent au coralligène et y piègent inutilement de nombreuses espèces. Autoriser la pêche les deux tiers de l’année, rend la protection incohérente et non conforme au statut de “zone de protection forte”. » Militant depuis 1995 à la création d’une AMP, il déplore une « pseudo-réserve sans moyen de contrôle et sans ambition réelle de conservation ».

Du côté des pêcheurs niçois, leur premier prud’homme, Yvan Bester, assure que « seuls deux professionnels jettent leurs filets dans ce secteur. Filets qui ne s’accrochent à la paroi qu’en cas de coup de mer. Dès que ça se produit, nous appelons une association [NaturDive] pour que des plongeurs les récupèrent. » Interdire la pêche n’était pas envisageable ? « Le cap de Nice, c’est l’unique partie rocheuse où les pêcheurs niçois peuvent trouver des poissons de roche, donc interdire la pêche là-bas toute l’année, c’était s’exposer à un véto catégorique de leur part, justifie Aurore Asso. On avait le choix entre pas d’AMP du tout, ou trouver un compromis… »

Les plongeurs espèrent des bouées d’ancrage

Le projet d’arrêté interdisant l’ancrage dans la zone Maeterlinck jusqu’au Cochon à partir de juin 2026, des plongeurs s’inquiètent de voir leurs descentes compromises. Stéphane Mulé, gérant du centre Nice Diving explique que son activité devrait être autorisée « à partir de mouillages écologiques, dont nous ne connaissons pas le nombre ni la date d’installation. Si aucun de ces mouillages fixes n’est installé en juin et en quantité suffisante, nous ne pourrons plus plonger. » Une perspective qu’il juge « inacceptable, des professionnels dépendant économiquement de ce secteur, notamment le tombant des Américains, internationalement connu. Avec les clubs, nous sommes une centaine de pratiquants à fréquenter ces sites. »

N’est-ce pas précisément cette affluence qu’il faudrait contenir ? N’impacte-t-elle pas le coralligène ? « Parce que notre subsistance dépend de cette préservation, nous sommes extrêmement respectueux », rétorque le plongeur. Un argument appuyé par le professeur Alexandre Meinesz : « La plongée ne constitue pas une menace si elle est encadrée par des pros vigilants. Et si les bateaux peuvent s’amarrer à des bouées, évitant d’abîmer les fonds marins en jetant l’ancre. »

Si Aurore Asso n’est pas encore en mesure d’indiquer ni la date de déploiement des bouées, ni leur nombre exact, elle tient tout de même à rassurer les plongeurs : « Il n’est pas question que les clubs mettent la clef sous la porte ou aillent plonger ailleurs. Une solution concertée sera trouvée. »

1. Observations à transmettre par mail à : ddtm-sm-participation-public@alpes-maritimes.gouv.fr, en mentionnant en objet : « Projet d’AIPHN Nice ». Le projet d’arrêté est sur www.premar-mediterranee.gouv.fr/page/projet-d-aiphn-nice

2. Ce qui interpelle Alexandre Meinesz, chercheur au laboratoire Ecoseas : « Ces dernières années, cette pelouse maritime est de plus en plus éparse. Nous faisons l’hypothèse que la construction du tunnel du tram a dévié la nappe phréatique procurant l’eau douce nécessaire à la germination de la cymodocée. La protection serait pertinente en face du Magnan. »