Quelqu’un devrait peut-être s’occuper des bébés pigeons. Depuis ce matin, ils réclament à manger, blottis dans la mousse orange couverte de fientes derrière l’enseigne du magasin de tissu, au 8 rue de l’Alma. Ce n’est pas le gérant qui s’en inquiétera : il a baissé rideau cette année, et la vitrine ne met plus en valeur qu’un mur de parpaings gris. Même façade aveugle chez le coiffeur voisin. Les étages du dessus sont vides d’habitants, comme en attestent les portes scellées pour décourager les squatteurs.
Une rue moribonde
La rue de l’Alma a beau se trouver en bordure de la Zac EuroRennes, le quartier d’affaires flambant neuf de la gare, elle est moribonde. Du moins sa portion liminaire, qui court jusqu’au n°18 marquant la frontière avec les buildings chromés. Celle-ci appartient pourtant à un secteur de la Zac. Rennes Métropole y mûrit un projet de renouvellement urbain visant à renforcer l’axe entre la gare et la dalle du Colombier, à un kilomètre à vol de pigeonneau. Plusieurs immeubles ont été étiquetés « en mauvais état » par l’aménageur public Territoires. Seront-ils détruits ? Ravalés ? « Les réflexions sont en cours », balayent les pouvoirs publics.
Juste en face, le chantier de démolition de l’ancien Crédit Coopératif est à l’arrêt depuis trois ans en raison d’un risque d’effondrement. Un trottoir de fortune, protégé par des barrières Vauban, crée un goulet d’étranglement où s’engouffre une foule de cravates en route vers Eurorennes. Pour les Français, « Alma » évoque une victoire de la guerre de Crimée. Pour les Espagnols, ce mot signifie « âme ».
Des commerces subsistent
Rue de l’âme, donc. Ici, tous les commerces n’ont pas déserté. Dans l’ombre du quartier d’affaires subsiste une petite farandole de boutiques dépareillées. Une épicerie exotique rouge pétard, une gargote de sushis, une animalerie vert pomme… Parmi les vétérans, on compte un imposant magasin de réparation de smartphones, aux vitres aussi cassées qu’un écran d’Iphone tombé sur le trottoir. Le taulier, un quarantenaire du nom de Shah Ahmadi, vend aussi des serviettes, des écouteurs et des parfums dont l’odeur embaume le local. « Le marché est saturé, il faut s’adapter et se diversifier. Mon envie, c’est de proposer de l’impression 3D et de la découpe laser. »
Voici à quoi ressemble le bas de la rue de l’Alma. (Le Mensuel de Rennes/David Brunet)
Shah Ahmadi est arrivé à Rennes en 2008. Il a appris les rouages de l’électronique en Angleterre, après avoir fui l’Afghanistan où les Talibans avaient tué son père. « Quand je suis arrivé ici, on était deux à réparer les smartphones dans le département. Des gens arrivaient depuis le Mont-Saint-Michel. » Les désespérés ne viennent pas tant pour leur téléphone cassé que pour les données qu’il contient. « Il y a toute votre existence là-dedans : les souvenirs, les photos de vos enfants… Ma mère me disait toujours que j‘aurais dû devenir docteur. Aujourd’hui, quand je leur rends leur téléphone, les clients me disent : “Vous m’avez sauvé la vie”… Voilà, je sauve les gens même si je ne suis pas médecin. »
Pépite cachée
Shah Ahmadi espère que l’îlot d’immeubles sera refait à neuf. « C’est mieux pour la sécurité. Quand on voit l’état des caves… » Mais ce ne sera pas avant deux ans, estime-t-il. « Contrairement à moi, mes voisins ont un bail précaire renouvelé tous les ans, et certains m’ont dit qu’ils étaient là au moins jusqu’à fin 2026. Dans ces conditions, ils sont courageux d’investir, comme le fait le resto africain plus haut. »
La rue est un axe stratégique entre la gare de Rennes et le quartier Colombier. (Le Mensuel de Rennes/David Brunet)
Justement, il est midi et une file d’attente se forme devant Akady. C’est un lieu unique en son genre à Rennes. Il attire autant des salariés du coin que des fines bouches à la recherche du meilleur alloco de la ville. Akady n’est pas instagrammable. Akady n’est pas « tendance ». C’est une pépite cachée, où on reçoit son assiette à la caisse avant d’aller se servir un bissap ou un jus de baobab.
Ouvert il y a deux ans, Akady a parié sur une double carte, avec un tarif réduit sous conditions de ressources, comme les piscines ou les musées. La déco n’a pas changé depuis l’ancien propriétaire, qui était un traiteur chinois. Quelques croix touaregs et tableaux d’éléphants côtoient le plus naturellement du monde un plafond de 162 dragons entrelacés. Un rappel que le lieu est voué à l’éphémérité. Parmi les habitués, Laurent Doh, informaticien originaire de Côte d’Ivoire, manteau noir et lunettes de verres fumés. C’est un homme d’habitudes. Il vient presque tous les jours : « Lundi, je commande toujours du riz mafé. Le mardi, un thieb poulet… » L’hypothèse que l’adresse ferme prochainement assombrit sa fin de repas. « Je ne sais pas s’il y a un autre restaurant africain de cette qualité à Rennes. Et surtout proche de mon travail… »
Sévérité
Le bail précaire a un avantage : grâce à lui, Rennes offre à des entrepreneurs la possibilité de tester un concept sans crouler sous un loyer démesuré. C’est ce qui plaît à Monique Dugueperoux, de La Rennes des costumes, sis au numéro 16. Cette ancienne cheffe de projet s’est reconvertie dans la confection et la location d’habits tout droit sortis de films d’époque : Renaissance, gothique, steampunk…
La boutique Rennes des costumes se situe au numéro 16 de la rue de l’Alma. (Le Mensuel de Rennes/David Brunet)
Dans sa boutique remplie de bicornes napoléoniens, de jupons de Marie-Antoinette et de coiffes de la Duchesse Anne, elle réalise aussi des petits travaux de retouche. « J’ai trouvé ce local rapidement, ce qui m’a permis de me lancer en 2024. En contrepartie, je peux recevoir n’importe quand une lettre de Rennes Métropole me disant que je pars dans trois mois. Pour aller où ? Je ne sais pas. Les loyers en centre-ville sont trop élevés par rapport au prix auquel je loue mes vêtements. Et on se demande pourquoi le commerce va mal. » Les mannequins de la vitrine toisent EuroRennes avec la sévérité de nobles dames assiégées. « Autant j’aime bien ce que la ville a fait place Sainte-Anne, autant là, j’ai l’impression d’être en banlieue de Paris », regrette la couturière.
Souvenirs
Quand le soir tombe, aucune terrasse ne vient égayer les lieux. « Je pense que tous ces petits magasins vont disparaître », lâche un passant de 72 ans, sans illusions. « Ils seront remplacés par des bâtiments neufs », imagine-t-il, « pareils que dans le reste de la rue. On a déjà oublié à quoi ça ressemblait avant… » Ancien employé des télécoms, Christian Trouvé (« comme les objets ! ») a passé sa carrière à câbler des villages bretons. « Giscard avait mis le paquet sur le développement du téléphone, on reliait les bleds aux autres bleds. »
Ce syndicaliste CGT était de toutes les manifs. À la fin des défilés, il retrouvait les camarades au bar Le Balzac, 10 rue de l’Alma. Une institution, tout autant que sa patronne, Nelly Aubin, figure des nuits rennaises à la gouaille légendaire. Les habitués appelaient « Mamie » celle qui n’avait pas peur de pousser la fête jusqu’à endurer plusieurs fermetures administratives. Depuis qu’elle s’est rangée des bouteilles, en mars, Le Balzac s’étiole. Il ne reste qu’une citation, peinte en blanc sur la façade : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple. »