“Là-bas, tu ne sais jamais si la balle viendra des Ukrainiens ou de tes propres gars”, témoigne un soldat de la 114e brigade motorisée. Depuis 2022, des cas d’exécutions internes − appelées “annulations” − sont signalés parmi les forces russes. Le média indépendant russe Verstka a compilé les fiches de renseignement de 101 militaires impliqués dans ces violences, parmi lesquels 79 “commandants de différents niveaux” formellement identifiés.

Le média s’appuie sur des témoignages croisés de soldats, des plaintes adressées au parquet militaire − actuellement largement ignorées −, et des groupes de discussion réunissant les proches de soldats. Sur le site interactif créé pour accompagner l’article, Verstka appelle soldats, proches ou toute autre personne intéressée à partager d’autres preuves ou témoignages.

De la chair à canon

Comme l’explique Verstka, les “annulations” peuvent prendre diverses formes. Certains soldats évoquent des camarades jetés dans des fosses, privés de nourriture et battus plusieurs fois par jour. “Certains y meurent, et ceux qui survivent sont parfois forcés de s’entretuer”, raconte Iouri, de la 114e brigade motorisée. Les témoins parlent également d’exécutions indirectes : des soldats envoyés sans équipement dans des “assauts de chair à canon”, lancés en première ligne pour repérer les positions ennemies.

D’autres témoignages évoquent des drones utilisés pour liquider des soldats russes. “On avait l’ordre d’oblitérer nos gars si l’assaut échouait. Ceux qui refusaient d’obéir étaient visés à leur tour, explique un ancien combattant du 139e bataillon d’assaut. Les opérateurs de drones étaient menacés sous la contrainte, le canon du fusil braqué sur eux.”

Parmi d’autres moyens d’exécution plus rares, les interlocuteurs de Verstka ont mentionné l’envoi à l’assaut de soldats avec une grenade glissée à l’intérieur de leur gilet pare-balles.

Dissimuler un crime

La logique derrière ces exécutions n’est pas seulement disciplinaire ou sadique, explique le média. Souvent, le motif est cupide : les commandants monnaient la survie, proposant de dispenser leurs soldats des assauts en échange de pots-de-vin. Andreï Bykov, soldat dans le 80e régiment de chars, aurait été tué après avoir refusé de céder sa voiture à ses supérieurs. Sa mère, Tatiana, confie : “Avant sa mort, son corps a été roué de coups. […] Je ne peux même pas enterrer mon fils, il est là-bas, dans une forêt.”

Pour éviter toute enquête, les morts sont “enterrés en forêt ou abandonnés sur le champ de bataille après avoir reçu une rafale de mitraillette”, et parfois déclarés comme “tombés au combat” ou “disparus”. Les plus prudents vont jusqu’à placer des grenades sous les cadavres pour simuler une explosion au front.

Officiellement, presque aucun de ces meurtres n’est poursuivi. Selon Verstka, il existe un accord tacite au sein du commandement militaire : tant qu’un officier est en poste dans une unité de combat, les plaintes sont étouffées pour ne pas compromettre l’“opération spéciale”. “Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils ont l’immunité”, résume une source du parquet national, interrogée sous le couvert de l’anonymat dans Verstka.

[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 30 octobre 2025, et republié le 30 décembre]