Pour la troisième fois de ma vie, j’ouvre La Joie-Souffrance, le gros (763 p.) chef-d’œuvre de Zoé Oldenbourg (1916-2002) paru chez Gallimard en 1980. Je retrouve, aux mêmes places dans leur jardin de Meudon, la famille Thal : enfants, parents et grands-parents. L’action – ce qui est un grand mot car les Thal n’agissent guère – commence au début du siècle dernier, dans tous ces merveilleux quartiers de Paris où j’ai déjà vécu plusieurs vies : le quinzième rêveur, le quatorzième langoureux et le sixième dansant. Qualifier Vladimir Thal de héros ? C’est un poète qui fait des traductions, ce qui arrive souvent aux poètes, même quand ils ne sont pas en exil. Alexandre Pouchkine s’est échiné à leur donner un statut et un salaire. Dans son Autobiographie, critique, correspondance (André Bonne, 1958), il n’est question que d’argent. Cette politique n’a réussi qu’à une seule personne : lui.
Portrait de Russes en exil
Vladimir Thal a épousé une femme parfaite, Myrrha. Le même prénom que ma mère, mais pas la même orthographe. Résultat : divorce difficile. Même quand il la quitte, elle s’occupe encore de sa santé et de ses finances, lesquelles sont en mauvais état pendant tout le roman. Ce bizarre sens du sacrifice qu’on trouve chez certaines personnes, souvent du sexe féminin. Le livre raconte, dans une explosion de notations vertigineuses, la vie amoureuse de Vladimir Thal, mais il ne s’arrête pas là. C’est toute la communauté russe en exil dans l’entre-deux-guerres dont Zoé brosse le portrait. Anciens militaires, nouveaux écrivains. Fausses princesses, vraies femmes de ménage. C’était l’époque où on pouvait vivre à Paris en ne parlant que le russe.
« Place de l’Opéra avec le Café de la Paix la nuit, Paris » (1930), huile sur carton de Konstantin Alekseevich Korovin (1861-1939). © (Bridgeman Images)
Toute une génération d’intellectuels et d’artistes français succomba au charme de cette population slave politique et lettrée. Les débats étaient vifs entre Russes blancs et Français de gauche, mais ceux-là finissaient par se réconcilier autour d’une bouteille de vodka. Oldenbourg se laisse envoûter, et nous avec elle, par cette harmonie pleine de bosses. Longues scènes de bal à la Tolstoï, interminables conversations à la Dostoïevski. Amours contrariées, vouées au jeu d’échecs. Le tout dans un haut sens moral. C’est la Russie de Zoé, qu’elle a elle-même connue, ainsi qu’elle l’a racontée à Sophie Massalovitch, dans un livre que j’ai édité au Rocher dans les années 1990.
Russie tendre et répulsive
Cette Russie objet de tendresse comme de répulsion, selon les années. Ivan était terrible et Pierre pas si grand que ça. Alexandre penchait la tête. Lénine perdait ses cheveux roux et Staline avait privatisé une route pour partir tout seul en week-end. La Russie a perdu presque toutes ses guerres, alors pourquoi a-t-elle ce territoire gigantesque ?