Par

Léa Pippinato

Publié le

31 déc. 2025 à 5h06

À Mudaison, au début des années 2000, Nathalie cherche un souffle hors de la maison. Mari souvent muté, cartons à refaire, villages à quitter. Elle rejoint des associations de danse et de musique. Un jour, une amie propose : « Et si on aidait aux Restos cet hiver ? » L’idée paraît courte, raisonnable. Elles s’inscrivent pour la campagne de novembre à mars. Le jeudi matin, elles chargent les conserves au centre de Sète. Pas de points, juste des familles inscrites : six personnes, six boîtes de haricots. Leurs enfants vont à la cantine, leurs maris travaillent, elles distribuent en riant un peu, en découvrant beaucoup. « On a trouvé notre place. On s’est régalées », sourit Nathalie.

Après quelques années, une responsable signale un besoin de bras pour les camions, au marché-gare de Montpellier. Avec son amie, elle se laisse convaincre pour trois mois. Elles n’en repartiront plus. À 6h, elles étalent le thon, la sardine, le camembert. Pas de cuisine, juste un four de réchauffage. Deux cents sandwiches alignés dans des caisses. Soupe chaude, quelques légumes, et départ vers les Arceaux. Là, elles servent des personnes sans abri, sacs à dos, chiens au pied. Pas de papiers, pas de justificatif : celui qui se met dans la file mange. Même des touristes, l’été, s’y trompent.

Monter, coordonner, décider

Les années passent. Nathalie devient responsable de jour, puis des camions. Il faut organiser entre 110 et 120 bénévoles, gérer les stocks, les plannings, les accrochages. « C’était dur, mais logique. Je connaissais le camion par cœur. » Puis arrive le Covid. En trois jours, tout change. Fini les tables, fini la soupe servie à la louche. Les équipes cuisinent quand même. Elles glissent des repas complets dans des barquettes plastiques, ajoutent pain et gâteau dans un sac, distribuent sans contact. « On s’est mis à 50 ou 60 bénévoles. Beaucoup avaient peur de sortir. Ceux qui restaient n’ont pas attrapé le virus. » Une parenthèse de solidarité dans le silence des rues confinées.

Le camion des Restos du Cœur s'apprête à démarrer de Vendargues.
Le camion des Restos du Cœur s’apprête à démarrer de Vendargues. (©Métropolitain / LP)

Après des années de sandwichs, la demande monte jusqu’à Paris : une cuisine professionnelle s’impose. Elle obtient gain de cause. À Vendargues, les camions disposent enfin d’un lieu où cuire, mijoter, assaisonner. Soupe fraîche, poulet, pâtes, ratatouille, parfois pintade aux pêches lors d’un don inattendu. Quinze bénévoles par service, éplucheurs de carottes, préparateurs de sacs d’hygiène, plongeurs. « On aurait pu demander un local fermé », raconte Nathalie. Elle refuse. « Ceux de la rue ne franchiraient pas la porte. Il faut rester là où ils sont. »

Des visages, des saisons, des histoires

Dans la file se mêlent squatteurs, retraités, jeunes sans petit boulot, familles ukrainiennes, étudiants oubliés. Une ancienne institutrice vient avec ses tupperwares. Elle a un toit, mais plus de quoi manger. Un vieil homme aussi. D’autres n’ont rien, ni chauffage ni eau chaude, mais un matelas sous un toit leur suffit. Les étés, les bénéficiaires changent. Des voyageurs de passage descendent vers l’Espagne, s’arrêtent, mangent un ou deux jours puis repartent. En hiver, les habitués reviennent. « Certains sont là depuis quinze ans. » Avec le temps, les profils évoluent. Moins de sacs à dos, plus de gens logés mais sans ressources. Plus de jeunes aussi. Et davantage de violence. « L’alcool, on a toujours connu. Mais les nouvelles drogues, ça déraille vite. Les chiens parfois mordent. »

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Les caisses de fruits et légumes sont triées avant d’être cuisinées.
Les caisses de fruits et légumes sont triées avant d’être cuisinées. (©Métropolitain / LP)

Le jeudi, les équipes des Restos se retrouvent comme une tribu. « On se voit en dehors. On mange ensemble. On se connaît depuis quinze ans, on a partagé les maladies des parents, les mariages, les deuils. » Jusqu’à marier sa propre fille avec le fils d’une bénévole, après une blague prise au sérieux. Certaines entreprises viennent donner un coup de main. Joueurs de rugby, salariés d’Intersport ou de Dell, cadres et stagiaires au même niveau, les mains dans la soupe. Depuis sept ans, des jeunes de la Cardabelle, handicapés moteurs, préparent aussi les sacs d’hygiène chaque jeudi matin.

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Fatigue, colère, mais toujours un retour

Le plus difficile ? « Voir ceux qu’on ne pourra jamais sortir de là. Ceux qui refusent, ceux qu’on enterre. » Elle évoque un jeune qu’ils ont voulu aider à trouver un travail. Il ne s’est jamais présenté. D’autres explosent de colère. Une femme l’a insultée six mois chaque jeudi. « Un jour, j’ai failli craquer. Mais elle aussi venait chercher à manger. » Pourtant, Nathalie ne se lasse pas. Elle répond à ceux qui hésitent à s’engager : « Il faut venir une fois. Ce n’est pas facile, mais on repart différent. » Certains bénévoles ne reviennent pas. D’autres restent quinze ans.

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