Apéro dînatoire du Nouvel An : une tradition que l’on croit
immémoriale ?
Verrines, toasts, bulles : le 31 décembre, l’apéro
dînatoire a pris la place du grand dîner. Chez beaucoup,
le réveillon s’organise debout autour d’un buffet où l’on picore en
attendant minuit, verre à la main. La scène paraît évidente,
presque rituelle. On aligne, on trinque, on danse, on revient, et
l’on finit sur un dessert digne d’un repas complet. D’où vient
cette façon de fêter le Nouvel An qui s’impose
sans discussion ?
Longtemps, les banquets de fin d’année ont obéi à d’autres
codes. Avant les verrines, il y a eu des fêtes païennes du
solstice, puis des veilles chrétiennes très réglées, avec des menus
qui n’ont cessé de bouger. On l’oublie vite : ce que l’on appelle
“tradition” change souvent de visage au fil des siècles. Ce qui
intrigue aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle l’apéritif a
glissé du verre d’accueil… au dîner complet.
Des Saturnales au “repas gras” : le fil historique des fêtes
d’hiver
Au temps des Saturnales, autour du solstice
d’hiver du 21 décembre, Rome suspendait le travail, brouillait les
hiérarchies, échangeait des cadeaux et décorait les maisons de
houx, de gui ou de lierre. Plus tard, cette date s’est superposée à
la Nativité : l’hiver s’est centré sur un repas partagé. Dans la
tradition chrétienne, l’Avent ordonnait des “jours maigres” sans
viande avant la messe de minuit, puis venait le
réveillon et son repas gras.
Aucun menu n’était figé : avant le XVIe siècle, boudin, oie ou
canard dominaient, la dinde et le chocolat ne sont apparus
qu’ensuite. La bûche de Noël fut d’abord un tronc brûlé, devenu
plus tard gâteau roulé quand les grandes cheminées ont disparu.
Anton Serdeczny en résume le pouvoir symbolique : « Noël est une
période de grande puissance magique, qui se déverse sur le monde
dès l »avent et pendant les douze jours qui suivent Noël. Cette
magie a un pic au 24 décembre à minuit. Pendant l’avent, en
Bretagne, les prêtres sont censés être capables de se transformer
en animaux », explique l’historien, auteur de La Bûche et le
Gras. Une anthropologie historique de la magie de Noël, cité
par France Culture.
De l’« apéritif » au buffet : la bascule vers l’apéro
dînatoire
Le mot apéritif vient du latin « aperire » :
ouvrir. Au XVIIIe siècle, il désignait d’abord un remède censé
« ouvrir » les voies du corps, comme le vermouth ou les élixirs au
quinquina. Puis, au XIXe et au début du XXe siècle, l’apéritif a
pris ses quartiers dans les cafés et sur les terrasses, rendez-vous
social où l’on grignotait quelques cacahuètes et biscuits salés. La
porte du dîner s’entrouvrait déjà.
Dans d’autres pays, le fait de manger en picorant existait
depuis longtemps : pintxos au Pays basque, julbord
scandinave où l’on se sert en jambon, boulettes, saumon, gratins,
riz au lait et vin chaud. Détail révélateur, ce
vin épicé connu des Romains n’est devenu boisson typique des fêtes
qu’au XXe siècle via les marchés de Noël d’Europe du Nord. Une
“tradition” peut donc sembler ancestrale… alors qu’elle est très
récente.
Pourquoi l’apéro dînatoire règne le 31,
et que raconte ce rituel moderne ?
L’apéro dînatoire désigne un apéritif où les
bouchées tiennent réellement lieu de dîner, souvent en buffet,
suivi d’un vrai dessert. Ce format colle au rythme du 31 : on
commence tôt, on grignote jusqu’à minuit, on sort voir les feux
d’artifice, on revient se resservir. Dans des logements plus petits
et avec des régimes variés autour de la table, il évite le
casse-tête du service à l’assiette. Les médias et les réseaux
sociaux ont accéléré son ascension.
Ailleurs, les rituels disent explicitement ce qu’on souhaite à
l’année qui commence. Au Royaume-Uni, la première sortie après
minuit se fait une pièce de monnaie, du sel et un
morceau de charbon en poche ; poches vides riment avec douze mois
de manque. En Écosse, le Hogmanay guette le
first-footer qui apporte symboliquement chaleur,
table garnie et prospérité. Notre buffet de verrines raconte la
même chose à sa manière : l’abondance. Une bouchée “signature”, un
clin d’œil au repas gras, voire un mini coin
julbord suffisent à en faire un vrai rituel.