Le jour de l’An, la Bulgarie devient le 21e pays à rejoindre la zone euro, renforçant ainsi son intégration dans l’Union européenne (UE). Mais cette étape historique intervient dans un contexte d’instabilité politique et de scepticisme parmi la population, alimenté par la crainte d’une hausse des prix.
Les partisans du passage à l’euro, qui remplacera l’ancienne monnaie, le lev, saluent cette décision comme l’une des plus grandes réalisations depuis la transition de 1989 d’une économie de type soviétique vers la démocratie et le libre marché. Ils espèrent que cela rendra le pays plus attractif pour les investisseurs et renforcera son orientation vers l’Europe occidentale, plus riche.
Mais beaucoup de gens sont inquiets, dans un pays où la corruption est omniprésente et où la confiance dans les autorités est faible. L’une des craintes est que les commerçants arrondissent les prix à la hausse ou utilisent le passage à l’euro pour aggraver l’inflation, alors que celle-ci a rebondi à 3,7 %.
Un sondage Eurobaromètre de l’UE réalisé en mars a montré que 53 % des 1017 personnes interrogées s’opposaient à l’adhésion à la zone euro, tandis que 45 % y étaient favorables. Un autre sondage Eurobaromètre, réalisé entre le 9 octobre et le 3 novembre sur un échantillon similaire, a montré qu’environ la moitié des Bulgares s’opposaient à la monnaie unique, tandis que 42 % y étaient favorables. La marge d’erreur était d’environ plus ou moins 3,1 points de pourcentage pour le sondage de mars.
Enthousiasme et méfiance
Le gouvernement a mené à bien le processus d’adoption de l’euro en ramenant l’inflation à 2,7 % au début de l’année, conformément aux règles de l’UE, et en obtenant l’approbation des dirigeants européens. Cependant, une fois cet obstacle franchi, un nouveau chapitre de chaos politique s’est ouvert. Le gouvernement a démissionné après moins d’un an au pouvoir, dans un contexte de manifestations anticorruption à l’échelle nationale. Le pays se retrouve ainsi sans budget ordinaire pour l’année prochaine, ce qui entrave les plans de réformes structurelles attendues depuis longtemps et les décisions relatives à l’utilisation des fonds de soutien de l’UE. De nouvelles élections, les huitièmes en cinq ans, devraient avoir lieu au printemps.
Nevelin Petrov, âgé de 64 ans, s’est dit favorable à l’euro. «La Bulgarie est un membre à part entière de l’Union européenne et sa place est aux côtés des autres nations européennes développées et démocratiques, a-t-il témoigné. Je suis convaincu que l’adoption de l’euro contribuera à la prospérité à long terme de notre pays.»
D’autres, comme Darina Vitova, qui tient un salon de pédicure à Sofia, ont soutenu que les choses allaient trop vite, même si elle se réjouissait «en principe» de ce changement.
«Le niveau de vie et les revenus dans notre pays sont loin de ceux des pays européens les plus riches, alors que les prix augmentent ici et que la vie des gens ordinaires va devenir plus difficile», a-t-elle rapporté. Elle a cependant reconnu que, lorsqu’elle se rendra sur les plages de la Grèce voisine, il sera plus pratique de payer avec le même «argent de poche» qu’elle utilise chez elle.
La Bulgarie, avec ses 6,4 millions d’habitants, est l’un des membres les plus pauvres de l’Union européenne, qui compte 27 pays. Le salaire mensuel moyen y est de 1300 euros (2100 $, soit environ 25 000 $ annuellement).
Les pays qui adhèrent à l’UE s’engagent à adopter l’euro, mais l’adhésion peut prendre des années et certains membres ne sont pas pressés. La Pologne, en particulier, a connu une forte croissance économique depuis son adhésion à l’UE en 2004, sans avoir adopté l’euro.
Les politiciens pro-russes ont attisé le mécontentement
Les opposants à l’adhésion ont alimenté les craintes selon lesquelles les changements entraîneraient une augmentation de la pauvreté et une perte d’identité nationale. Les réseaux sociaux ont diffusé des informations erronées, telles que de fausses allégations selon lesquelles l’euro pourrait conduire à la confiscation des comptes bancaires. Les groupes nationalistes et pro-russes exploitent ces craintes.
La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a rappelé que les pays ont connu une légère hausse temporaire des prix de 0,2 % à 0,4 % juste après leur adhésion. Les hausses de prix peuvent être plus apparentes que réelles, car les cafés et les coiffeurs peuvent décaler l’impression de nouveaux menus et listes de prix avant le changement, de sorte que les augmentations ne sont que retardées et ne sont pas causées par l’euro.
Les rassemblements anti-euro organisés en mai et en septembre par le parti pro-russe Vazrazhdane sont restés moins importants que les manifestations de masse qui ont renversé le gouvernement. Alors que les manifestations anti-euro étaient soutenues par des personnes âgées motivées par des inquiétudes économiques, les manifestations de masse qui ont renversé le gouvernement semblaient représenter un électorat plus jeune, lassé de la corruption et désireux de s’intégrer à l’Europe.
Un atout stratégique, selon un analyste
La désinformation anti-euro diffusée par les politiciens pro-russes et les réseaux sociaux vise à «réduire le soutien à l’Union européenne, à l’OTAN et à l’Ukraine», a affirmé Dimitar Keranov, coordinateur du programme pour l’engagement de l’Europe centrale au German Marshall Fund, à Berlin.
L’intégration européenne de la Bulgarie «n’est absolument pas dans l’intérêt de Moscou, donc, si elle peut, d’une manière ou d’une autre, polariser la société et affaiblir le soutien à l’Union européenne, c’est ce qu’elle essaie de faire», a-t-il déclaré.
L’adoption de l’euro est un autre moyen de lutter contre l’influence russe, a-t-il ajouté. «Plus la Bulgarie progresse dans son intégration européenne, plus il devient difficile pour la Russie d’influencer le pays.»
Petar Ganev, analyste à l’Institut d’économie de marché à Sofia, a noté qu’en démissionnant, le gouvernement sortant a envoyé un signal d’incertitude aux investisseurs étrangers.
«Au lieu de tirer parti de l’adoption de l’euro comme un signal fort et positif pour la communauté internationale — les investisseurs, les détenteurs de dette et ceux qui investissent dans les actifs et l’activité économique bulgares —, nous risquons d’envoyer le message inverse», a déclaré M. Ganev lors d’une entrevue accordée à l’Associated Press.
M. Ganev a estimé que l’adhésion à la zone euro doit être considérée comme une occasion favorable, un mécanisme supplémentaire pour lutter contre la corruption et renforcer l’État de droit, même si elle ne peut à elle seule résoudre le cycle chronique des élections, de la fragmentation politique et de l’instabilité en Bulgarie.
L’impact économique pourrait être faible
Les économistes locaux estiment que l’adhésion à l’euro n’entraînera pas de changements spectaculaires pour l’économie bulgare. En effet, depuis 1999, le lev est indexé sur l’euro par la loi, à un taux fixe de 1 lev pour 51 centimes d’euro.
Le lev et l’euro seront utilisés conjointement pour les paiements en espèces pendant tout le mois de janvier, mais les gens ne recevront que des euros en monnaie.
— Avec des informations de David Mchugh à Francfort, en Allemagne, et de Valentina Petrova, à Sofia, en Bulgarie.
Veselin Toshkov et David Mchugh, The Associated Press