Vous venez d’être réélu à la présidence de la Commission médicale d’établissement (CME) du CHRU de Nancy, quelle est votre analyse de la situation actuelle de la santé ?
« On est dans un clair-obscur, avec des périodes de transition qui sont parfois imperceptibles, parfois un peu brutales, parfois douces. C’est une espèce d’oxymore perpétuel. C’est un peu ce que je ressens depuis que j’ai pris ces fonctions il y a deux ans. On voit ce qui arrive de droite et de gauche, les absences de consignes nationales ou des consignes décalées avec les objectifs nationaux et qu’on ne comprend parfois pas. »
Dans ce flou, le CHRU, en tant qu’établissement régional, maintient pourtant son cap ?
« Oui, notre CHRU, dans ce cadre-là, garde des missions extrêmement claires. Même si, d’un autre côté, elles sont, je pense, de moins en moins reconnues. »
Vous êtes, notamment, très actif en recherche et innovation. C’est indispensable pour rester dans la course ?
« La recherche et l’innovation dans des disciplines médicales en tension permettent , finalement, à des jeunes de rester dans l’établissement. C’est souvent par intérêt pour les programmes de recherche dans une activité, qui permettent de se remettre en cause constamment et de progresser, que certains restent et ne cèdent pas aux sirènes financières du privé ou de l’étranger. »
Le CHRU a un rayonnement régional et même au-delà, vous pensez qu’il est reconnu à sa juste valeur ?
« Si on prend les hospitalisations ou les consultations, on est entre 20 à 25 % de patients qui viennent de Moselle. Globalement, on est à 50 % qui viennent de Meurthe-et-Moselle, 20 à 25 % de Moselle, et les autres viennent des Vosges, de Meuse, d’autres départements du Grand Est, du Luxembourg, d’Alsace. Donc, le CHRU est bien présent dans la grande région. Mais, il n’a pas toujours voix au chapitre. »
L’organisation territoriale de la santé ne le met pas suffisamment au centre du jeu ?
« Le Premier ministre a lancé l’idée de diminuer le pouvoir des ARS (Agences régionales de santé) pour en confier une partie aux départements. Le sujet est engagé. Or, je trouve que la question essentielle, aujourd’hui, serait de remettre à plat un plan santé qui éclaircirait les responsabilités des uns et des autres. Je porte le projet, et je m’en suis expliqué aussi en CME. Les CHU doivent avoir une place importante dans cette organisation de soins, justement du fait de leur expertise, de leur rôle de formateur… Déjà, c’est souvent nous qui faisons le lien entre les élus et l’ARS, les élus et le préfet… Quand on nous demande des avis techniques, c’est toujours vers nous qu’on se tourne. C’est nous qui en avons l’expertise. »
Le CHRU devrait se voir confier des missions d’organisation au niveau régional, c’est ce que vous plaidez ?
« Je pense que les CHU sont déjà pivots dans l’organisation des soins dans les régions. Notre CHRU est probablement l’acteur de politique de santé qui a les positions les plus fines et les moins clivantes parce qu’on peut écouter tout le monde. Si le Premier ministre donne un maximum de responsabilités aux départements, pourquoi pas. Mais cette répartition sera considérée comme clivante et il s’exposera à la grosse critique d’avoir 96 politiques de santé différentes en France. »
Alors que l’urgence, compte tenu de la difficulté de certains hôpitaux à maintenir des activités, des déserts médicaux, est plutôt de penser l’offre de soins à l’échelle régionale ?
« On est obligé d’avoir une stabilité temporelle dans la politique de santé. On ne peut pas dépendre d’un conseil départemental qui change tous les six ans et porte des décisions basées sur le court terme. Et puis, on est sur des gens qui n’ont aucune expertise. En tout cas, on confie l’élaboration des stratégies de santé à des élus, des préfets ou une ARS… Il faut que les CHU aient une place importante dans les décisions prises. On doit baser des politiques de santé, qui ont des conséquences importantes pour les populations, sur des structures qui ont une réelle expertise. Les CHU doivent se voir attribuer cette place-là. »
» Il faut se poser et réfléchir »
Vous voulez absorber les autres établissements ?
« Non, il ne s’agit pas de mettre quiconque sous tutelle du CHRU. Il ne faut surtout pas laisser tomber toutes ces structures, mais il faut réorganiser leur activité. Notre vocation est toujours d’aider telle ou telle structure hospitalière localement, mais à partir d’un moment où on est en capacité de définir un plan. Ce plan de santé, je pense qu’on peut, nous, le définir en lien avec les élus, les préfets et l’ARS. On est actuellement constamment sollicité pour le soin, pour trouver un anesthésiste réanimateur, pour combler un vide dans un service, etc. Mais on a aucun poids politique en pratique pour dire : « Attendez, on est en train de faire n’importe quoi. Il faut se poser et réfléchir à un projet. »
Vous défendez une rationalisation de l’offre hospitalière en quelque sorte ?
« Avec les tensions budgétaires, la situation générale, il faut être pragmatique sur les moyens qui sont donnés à un certain nombre de petites structures. Il faut voir avant tout la question de la qualité des soins. Sur ces éléments-là, il y a probablement des décisions à prendre, y compris sur les questions financières. Actuellement, on a un certain nombre de structures qui ne sont pas viables sur un plan financier. Donc, tôt ou tard, il faudra bien qu’il y ait une prise de décisions sur le financement de la santé. D’où mon idée de départ de réaliser un plan santé ou de monter un projet qui soit régionalisé et cohérent. Si on avait la main, en un an, on pourrait proposer un projet territorial de santé hospitalière tout à fait cohérent. »
L’universitarisation du CHR Metz-Thionville est en bonne voie ?
« Il y a un projet odontologie qui fonctionne, il y a un projet en neurologie qui s’est fait. Il y a un projet d’hématologie qui a été acté à notre niveau. On attend la décision du ministère sur le poste. Il y a un projet de réanimation médicale et d’autres qu’il faudra peut-être monter. Donc, tout cela marche bien. Après, il faut que le CHR organise son unité transversale de recherche. C’est un travail de maturation, tout cela prend un peu de temps. On essaie vraiment d’être le plus collégial possible et, au niveau du CHRU, on tiendra sur cette politique. L’université de Lorraine est complètement alignée sur cette logique. »
« Le projet de Nouvel Hôpital de Nancy (NHN) est le fil rouge qui nous tient jusqu’en 2032 »
Parmi les gros dossiers 2026, vous avez la construction du nouveau CHRU à Brabois. Où en êtes-vous ?
« Le projet de Nouvel Hôpital de Nancy (NHN) est le fil rouge qui nous tient jusqu’en 2032. On a déposé le permis de construire le 28 novembre. Maintenant, on travaille sur l’avant-projet définitif. C’est une étape importante pour les équipes puisque là on les refait travailler sur les détails des locaux. On n’est pas encore exactement sur le positionnement des prises électriques, mais on y arrive. On va avoir des locaux témoins où les personnels pourront se positionner, apporter les dernières modifications. Normalement, les gros travaux pourraient commencer en 2028. »
Parlons argent. Le CHRU se doit d’investir pour se maintenir à niveau et garantir la qualité des soins à la population. On est dans quel ordre de grandeur ?
« Le CHRU continue d’investir dans l’innovation, comme les nouveaux matériaux et d’autres projets. On est à 27 millions d’euros d’investissements par an. Au total, avec le renouvellement du matériel notamment, on est autour de 65 millions d’euros par an. Dans ces budgets, on a des nouveaux logiciels, un robot, une nouvelle salle d’opération, etc. Actuellement, on rénove les salles de cardiologie interventionnelle. Les technologies évoluent très vite et on s’efforce de rester à la pointe. Par exemple, les radiologues ont besoin de 3 à 5 millions d’euros par an pour assurer simplement le renouvellement normal des machines. On est sur des sommes importantes. Mais les choix sont très vite faits parce que si l’on n’investit plus, on meurt. »