Cinq ans après avoir quitté Erasmus +, le Royaume-Uni s’apprête à réintégrer le programme d’échanges européen, à l’horizon 2027. Au-delà du signal politique, cette décision résulte de réajustements pragmatiques qui éclairent les conditions de possibilité de coopérations universitaires stables à l’échelle internationale.
Depuis sa création en 1987, le programme d’échanges Erasmus s’est imposé comme l’un des piliers de la mobilité étudiante européenne. Plus de 16 millions de personnes – étudiants, apprentis, enseignants et personnels – ont effectué un séjour dans un autre pays européen, contribuant à structurer des coopérations durables entre universités.
Annoncée en décembre 2025, la réintégration par le Royaume-Uni d’Erasmus + à l’horizon 2027 « ne mettra pas fin au repli nationaliste – mais il constitue un pas dans la bonne direction », écrivait récemment dans The Guardian Julian Baggini, philosophe et chroniqueur.
Dans la presse européenne, ce retour a été lu comme un signal politique, modeste mais lisible, dans une relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne encore marquée par les séquelles du Brexit. Mais au-delà de cette lecture symbolique, il faut replacer la décision dans une séquence plus longue de choix éducatifs et institutionnels.
Quitter Eramus +, une décision coûteuse pour les universités britanniques ?
Après la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne, le retrait d’Erasmus+ en 2021 avait été perçu par la presse britannique et internationale comme une rupture nette dans les échanges éducatifs et culturels. Le gouvernement britannique avait alors justifié cette décision par une lecture principalement économique du programme, fondée sur une évaluation du rapport coûts-bénéfices, le Royaume-Uni étant présenté comme contributeur net à Erasmus+, c’est-à-dire recevant plus d’étudiants qu’il n’en envoie.
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Pour compenser cette rupture, le gouvernement britannique a lancé le Turing Scheme. Doté d’environ £100 millions par an à son lancement, réduits à £78 millions pour 2025-2026, le programme finance la mobilité sortante d’environ 40 000 étudiants par an, un chiffre fréquemment invoqué pour attester du maintien de l’internationalisation des parcours.
Alors que la mobilité sortante a été globalement maintenue, la mobilité entrante en provenance de l’Union européenne s’est considérablement contractée. Rappelons qu’avant le Brexit, le Royaume-Uni figurait parmi les destinations les plus attractives d’Eramus, accueillant environ 22 000 étudiants du programme par an et en envoyant près de 16 400 vers d’autres pays européens. Selon l’Oxford Migration Observatory, la part des étudiants européens parmi les nouveaux inscrits internationaux est passée de 27 % en 2016-2017 à 7 % en 2023-2024.
Cette baisse n’a pas été compensée par l’augmentation des étudiants hors Union européenne, plus volatile et moins compatible avec l’exigence de planification académique de long terme (ouverture de diplômes conjoints, développement de collaborations scientifiques internationales, anticipation des recrutements enseignants dans la durée…).
Un rapport de 2024 souligne que ces évolutions se sont ajoutées à un contexte économique déjà dégradé – inflation des coûts, stagnation des frais d’inscription nationaux, dépendance accrue aux recettes internationales – accentuant les tensions structurelles pesant sur les universités britanniques. Si la baisse du nombre d’étudiants européens n’a pas affecté directement les recettes de frais d’inscription, elle a en revanche fragilisé l’accès à des financements européens pluriannuels, récurrents et prévisibles, contribuant à la mise sous tension des universités.
Les cadres multilatéraux, facteurs de stabilité pour la coopération universitaire
Le retour dans Erasmus+ répond à un décalage désormais manifeste entre les instruments mis en place depuis 2021 et leurs effets. Le maintien de la mobilité sortante n’a pas empêché l’affaiblissement des échanges avec les universités européennes. Et la hausse des étudiants hors UE – passés de 23 % à 38 % des entrants en 4 ans – repose sur des flux plus incertains, tributaires des politiques de visa et des capacités de financement individuelles.
Dans ce contexte, le retour à Erasmus+ apparaît moins comme un symbole politique que comme une réponse fonctionnelle à des déséquilibres désormais identifiés : réintroduire des échanges stabilisés là où les dispositifs unilatéraux ont montré leurs limites. Il contribue également à rétablir la perspective de la participation britannique aux coopérations universitaires européennes de long terme, notamment aux alliances universitaires européennes lancées par la Commission européenne en 2019.
Le Royaume-Uni va réintégrer Erasmus en 2027 (Euronews, décembre 2025).
Ce déplacement du cadrage politique est perceptible dans la presse britannique, qui souligne que la valeur d’Erasmus ne se réduit pas à un solde financier, mais tient à la circulation des savoirs, aux compétences acquises et au maintien de liens durables avec l’espace universitaire européen.
Dans une perspective comparative, le cas britannique n’est pas isolé. Aux États-Unis, la mobilité étudiante internationale est elle aussi liée à la politique d’immigration, rendant l’internationalisation universitaire vulnérable aux cycles politiques. Les données de l’Institute of International Education (IIE) montrent que les flux d’étudiants internationaux ont significativement varié au gré des restrictions et assouplissements de visas, renforçant l’intérêt de cadres multilatéraux plus stables.
Réintégrer Erasmus +, une décision pragmatique
Enfin, les évaluations européennes rappellent que la mobilité étudiante repose moins sur le seul niveau des financements que sur l’existence de cadres juridiques communs, de procédures bien établies et de partenariats durables. Lorsque ces cadres sont interrompus, les coopérations se délitent rapidement et se reconstituent lentement.
Dans un contexte de tensions économiques et d’incertitudes prolongées pour l’enseignement supérieur, le retour du Royaume-Uni dans Erasmus+ relève moins d’un choix idéologique que d’un réajustement pragmatique. Il ne résout ni les inégalités d’accès à la mobilité ni les fragilités financières d’un secteur déjà éprouvé. Mais il réintroduit des éléments essentiels au fonctionnement des universités : des règles communes, des procédures partagées et une prévisibilité minimale, sans lesquelles la gestion académique et budgétaire devient fragile.
Au-delà du cas britannique, cet épisode rappelle une évidence souvent négligée. Plus l’enseignement supérieur est exposé aux décisions politiques nationales, y compris lorsqu’elles touchent aux conditions d’exercice de l’autonomie académique, moins les cadres multilatéraux apparaissent comme des contraintes. Ils deviennent, au contraire, des conditions de possibilité.
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Erasmus+ n’est ni une solution universelle ni un héritage à préserver par nostalgie ; son retour indique simplement le prix à payer lorsque des systèmes universitaires ouverts rompent avec les règles et la confiance qui rendent la coopération possible.