Voilà une bien belle façon de commencer l’année : en regardant Mary Poppins, (re)diffusé ce samedi 3 janvier 2026 à 21h10 sur M6. Un grand classique Disney inoubliable, sorti en 1964 et signé Robert Stevenson, qui met du baume au cœur comme une délicieuse Madeleine de Proust. Tout le monde connaît l’histoire de cette nounou aux pouvoirs magiques, qui vient sauver la famille Banks. Les deux parents, bien occupés, recherchent une nurse « ferme, respectable et sans fantaisie » pour garder leurs enfants, Jane et Michael. Mary Poppins (jouée par la merveilleuse Julie Andrews), jeune femme fantasque, répond à leur annonce et ouvre aux enfants les portes d’un monde enchanté… La morale de l’histoire ? Les enfants ont besoin d’amour, d’attention… et d’un soupçon de magie. Mais si on vous disait que le personnage le plus intéressant de cette comédie musicale originale, mêlant prises de vues réelles et animation, était en réalité… La maman, interprétée par Glynis Johns ?

Mary Poppins, un grand classique de Disney salué aux Oscars

Commençons par le commencement. Mary Poppins est inspiré d’une série de romans écrits par Pamela L. Travers. Des livres sortis tout droit de l’imagination de l’écrivaine et découverts par la propre fille de Walt Disney ! « Il fut pour la première fois intrigué par ce personnage extraordinaire au début des années 1940, quand il trouva sa fille Diane en train de rire à la lecture du premier livre Mary Poppins, de P.L. Travers », rappelle l’ouvrage illustré Disney, Le guide visuel ultime, publié aux éditions Hachette Heroes. La première mondiale du film a lieu au célèbre Grauman’s Chinese Theatre, à Hollywood, en août 1964. À la fin de la séance, le film reçoit une standing ovation de 5 minutes. À sa sortie en France, le long-métrage attire plus de 4,3 millions de curieux. Nommé dans 13 catégories aux Oscars, Mary Poppins repart avec six statuettes dorées : l’Oscar de la Meilleure actrice pour Julie Andrews et l’Oscar de la Meilleure musique. Ajoutez à cela un Golden Globes et un Bafta. Au fil des années (et des rediffusions à la télé), la comédie musicale devient culte. Et Mary Poppins, reconnaissable entre mille avec son beau chapeau, son grand parapluie et son gros sac sans fond, devient la baby-sitter préférée des enfants du monde entier !

Notons qu’il s’agit du dernier film supervisé par Walt Disney himself : le génie de l’animation meurt deux ans après la sortie du film aux États-Unis. Mary Poppins sera considérée comme sa grande œuvre testamentaire. Mais revenons à nos moutons : pourquoi diable le meilleur personnage serait-il Madame Banks ? D’accord, d’accord, Mary Poppins est charmante, et permet aux parents de renouer les liens avec leurs enfants. Mais où était donc Madame Banks, pendant tout ce temps ? Sûrement pas en train de chômer. Non, Winifred Banks se bat pour ses droits, et ceux de sa fille Jane. Car Madame Banks est, comme on l’a dit plus haut, une militante féministe, une suffragette.

Le rôle crucial de Madame Banks, la mère de famille féministe, dans Mary Poppins

Certes, Madame Banks n’est pas toujours montrée sous son meilleur jour. Son mari non plus. Jane et Michael se seraient quant à eux transformés en véritables petites terreurs, martyrisant leur précédente nourrice Katie Nounou qui, exténuée, claque la porte au début du film. Après une courte introduction pour présenter la nounou lessivée, Madame Banks entre en scène, de retour d’une dure journée de militantisme. Winifred arrive chez elle comme une fleur en chantant : « Devenons de nos mères les vengeresses, et que nos filles disent et reconnaissent, ‘Bravo, les soeurs suffragettes’ », toute guillerette, vêtue d’une élégante tenue bleue et jaune, une écharpe de Miss en bandoulière sur laquelle il est écrit « Le droit de vote aux femmes ». « Oh, notre meeting a été formidable ! », lance-t-elle au personnel de maison (exclusivement féminin ici). Et attention, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire aujourd’hui, les féministes d’hier ne rigolaient pas quand il s’agissait de planifier des actions chocs pour faire avancer les choses et surtout, les mentalités. Heureusement, la cause de Madame Banks est juste, tout comme celle du papa financier, chargé de ramener l’argent à la maison.

« Madame Wisburn-Allen s’est attachée à une roue de la voiture du Premier ministre qui enrageait, vous auriez dû voir ça ! Quant à Madame Ainslie, on la conduisait en prison, et durant tout le trajet, elle acclamait nos revendications », raconte Madame Banks, exaltée. Quand Katie Nounou tente de lui annoncer la démission, Winifred se remet à chanter : « Voici les soldats de la révolte, qui font la croisade pour que toute femme vote / On sait qu’un homme a des tas de qualités / Mais on doit bien dire qu’en groupe il est très stupide / Laissons donc là les querelles d’hier / Toutes dans l’union, menons notre guerre / Devenons de nos mères les vengeresses / Et que nos filles disent et reconnaissent / ‘Voilà les soeurs suffragettes !’ / De Kensington à Billingsgate enfin ce n’est qu’un cri / Demain va dans tout le pays commencer notre ère / Politiquement l’égalité sera un droit affirmé / Mais avant, mes amies, qu’on libère des prisons nos guides / Ne plus servir, ni même obéir, avouez / Que ça mérite de se battre bien décidées et le coeur fier ! » Katie Nounou tente d’en placer une, mais Madame Banks reprend sa chanson, accompagnée cette fois du reste du personnel de maison, transcendé par ce souhait de sororité. On remarque toutefois que l’air entraînant de la chanson rend la cause presque burlesque, montrant la manière dont cette bataille est perçue par la société.

Finalement, Katie Nounou réussit à reprendre la parole. Madame Banks s’inquiète pour la première fois, lui demandant « où sont les enfants. » Après avoir déclaré qu’ils avaient encore disparu pour la énième fois, Katie Nounou annonce sa démission, tandis que Madame Banks la supplie de rester. C’est le moment que Monsieur Banks choisit pour rentrer, tout guilleret. Lui aussi se met à chanter pour nous raconter sa journée. Bon là, c’est tout de suite beaucoup moins intéressant : Georges Banks nous détaille sa vie de financier. Quand sa femme tente à son tour de lui parler des enfants et du départ de leur nourrice, Monsieur Banks la coupe et continue à chanter. On comprend ainsi très bien la hiérarchie de cette maison avec ces deux scènes miroir. Madame Banks a beau se battre pour les droits des femmes et avoir un semblant de liberté, à la maison, elle finit par être réduite à son statut quand son mari rappelle, toujours en chantant : « Je suis le lord de mon castel, le souverain, le chef / Je traite mes sujets : servants, enfants, femme / D’une main ferme, mais délicate, noblesse oblige ! » Lorsque Madame Banks annonce à son mari que les enfants ont disparu, Monsieur Banks tente de prendre les choses en main et de passer un savon à Katie Nounou, avant de se rendre compte qu’elle a déjà plié bagage. Monsieur Banks se précipite pour appeler la police, qui fait irruption à ce moment précis pour ramener les bambins errants chez eux : les deux parents n’ont servi à rien.

En clair, les époux Banks sont gentiment ridiculisés et pointés du doigt pour ne pas s’occuper de leurs enfants. Ou du moins pas assez. D’ailleurs, lorsque les petites terreurs reviennent chez eux, elles sont présentées comme de petits anges délaissés, et l’Agent prie Monsieur Banks de ne pas trop les gronder. Le sous-texte est évident : si les enfants font des bêtises, c’est avant tout de la faute de leurs parents. Las, Monsieur Banks, demande à sa femme d’écrire une annonce dans le Times pour trouver une nouvelle nounou. Mais les enfants écrivent leur propre – adorable – annonce, que Monsieur Banks déchire et jette dans la cheminée. Heureusement, Mary Poppins entendra leur appel, comme par magie… Et volera jusqu’à leur maison dès le lendemain matin. Elle charme alors le père de famille et ses enfants en un instant, jusqu’à être embauchée sur le champ.

Contrairement à Monsieur Banks, Madame Banks, qui a visiblement plus d’intelligence émotionnelle que son époux, réalise vite que Mary Poppins remet de la gaieté dans leur foyer. Mais à près d’une demi-heure de la fin, Winifred est toujours aussi occupée, et refile ses enfants à Bert le ramoneur, prétextant que la cheminée a besoin d’entretien. « Oh, vous êtes un homme précieux, je vous remercie du fond du cœur », glisse-t-elle en s’enfuyant. « Je suis en retard, je devrais déjà être à la prison. Nos courageuses amies m’attendent. Nous devons chanter. » Heureusement, tout se finit bien. Quand le travail de Mary Poppins est terminé, les parents comprennent qu’il est important de prendre du temps pour leurs enfants. Toute la famille se met à chanter et danser ensemble dans le hall d’entrée. Monsieur Banks a raccommodé le cerf-volant des enfants – qui les avaient fait fuguer au début du film – avec des vieilles pages de journal et Madame Banks se débarrasse même de son écharpe de féministe, arguant : « Il faut y mettre une queue si vous voulez avoir un vrai cerf-volant. » Tous les quatre s’enfuient main dans la main vers le parc… Sous les yeux attendris de Mary Poppins.

Madame Banks, un personnage profond, plein de contradictions… et toujours très actuel, 60 ans après la sortie de Mary Poppins

Voilà pour la petite piqûre de rappel. Notons que l’intrigue prend place à Londres au printemps 1910, soit 8 ans avant que le gouvernement anglais n’accorde le droit de vote – limité – à toutes les femmes de plus de 30 ans. L’Union nationale des sociétés de suffrage des femmes, qui se bat depuis la fin du XIXe siècle, s’est radicalisée vers 1903 avec les suffragettes, des militantes qui choisissent de nouvelles formes d’action, parfois illégales. La Première Guerre mondiale, durant laquelle de nombreuses femmes remplacent leurs maris partis dans des métiers traditionnellement masculins, changera la donne. En France, ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les femmes auront enfin le droit de vote.

Les actions de Madame Banks sont donc de la plus haute importance, et les paroles de ses chansons – notamment la première, Soeurs Suffragettes – prouvent que les opérations menées ne sont pas anodines, même si elles sont présentées de façon ludique – il s’agit avant tout d’un film jeunesse. On parle toutefois gaiement de prison, de guerre, de vengeance, d’interventions violentes. Madame Banks n’est donc pas la petite mère de famille fragile que l’on veut à première vue nous présenter, et son absence est justifiée, bien que moquée. Car si Madame Banks est très investie à l’extérieur de la maison, elle est hors de la sphère familiale. Le film suggère donc que l’engagement politique de Winifred Banks, bien que louable, se fait au détriment de son foyer. Un point de vue injuste, évidemment. Mais le simple fait qu’un film Disney de 1964 montre une femme politiquement engagée, active dans l’espace public et revendiquant ses propres droits est déjà assez audacieux. D’autant plus que Monsieur Banks, froid et autoritaire, est lui aussi critiqué. Tout n’est donc pas de la faute de la mère (ouf) ! Et Madame Banks est justement intéressante parce qu’elle cristallise toutes les tensions du film, sans en être le personnage principal. Winifred concentre ainsi de multiples contradictions pertinentes, entre progrès social et peur d’une société encore très rétrograde : féministe mais soumise à son mari, progressiste mais encore moquée par la société, mère aimante mais absente, héroïne des droits des femmes mais figure encore mal acceptée par le récit. Winifred est du bon côté de l’Histoire avec un grand « H », tout en étant du mauvais côté de la petite histoire de la famille Banks. Ce n’est donc pas Mary Poppins qui porte le débat, même si elle lui trouve une solution. Madame Banks n’est pas le cœur du film, c’est bien Mary Poppins qui apprend aux enfants à rêver… Mais Madame Banks en incarne la conscience politique. Si Mary Poppins apporte la magie qui répare la famille Banks, Madame Banks, elle, pose une question qui dérange : peut-on changer le monde sans bousculer l’ordre du foyer ? Soixante ans plus tard, le débat est toujours ouvert. C’est en cela que Madame Banks est toujours aussi parfaite dans son imperfection.

Ainsi, le personnage de Madame Banks est plus important qu’il n’y paraît : il introduit le sujet du féminisme dans un film familial et grand public, rappelle le combat des féministes et légitime leurs actions. Surtout, Madame Banks incarne les tensions entre émancipation féminine et attentes sociales, un sujet encore très actuel de nos jours, plus de 60 ans après la sortie du film et près de cent ans après le combat des suffragettes. Comme les féministes d’aujourd’hui, Madame Banks est une femme imparfaite, caricaturée, mais avant-gardiste et pionnière, coincée entre son désir d’engagement politique et sa volonté d’être une bonne mère et une bonne épouse. Ces contradictions contemporaines rendent le personnage intemporel. N’oublions pas, d’ailleurs, que le personnage de la mère est très souvent absent dans la majorité des grands classiques de Disney. Pour une fois, la mère n’est pas morte (comme dans Bambi, La Belle et la Bête, La Petite Sirène…). Elle n’est pas non plus remplacée par une horrible belle-mère (comme dans Cendrillon ou Blanche-Neige). Certes, la morale peut sembler conservatrice (la maman qui s’émancipe le fait au dépens de l’équilibre familial). Mais au moins, Madame Banks n’est ni morte, ni méchante, ni mauvaise : son absence est justifiée par une cause noble. Et un peu de féminisme dans un film aussi apprécié, génération après génération, ça ne fait de mal à personne. Derrière des refrains entraînants, Mary Poppins cache une question très sérieuse, et ce n’est pas la célèbre nounou qui la pose, mais une mère féministe, encore trop en avance pour son époque… et peut-être pour la nôtre. Pour conclure sur une happy end, on se satisfera tout de même du fait que, depuis quelques années, la place de la mère est complètement réhabilitée chez Disney, avec des personnages présents et modernes. Madame Banks aurait sans doute estimé que cela valait le coup de lutter.