Cette stratégie de la Russie entraîne-t-elle un renforcement de l’identité ukrainienne ou, au contraire, la fragilise-t-elle ?
« Il est certain que nous avons aujourd’hui une nation qui a plus que jamais pris conscience de son existence sur le plan identitaire », analyse Adrien Nonjon. « La révolution du Maïdan en 2014 avait déclenché cette prise de conscience généralisée, mais la guerre aujourd’hui renforce le patriotisme. Désormais être ukrainien, c’est aussi combattre au nom de la survie d’une nation. L’Ukraine est en train de se construire comme l’anti miroir de la Russie. »
Tout le monde n’a pas été mobilisé, loin de là, toutes les familles n’ont pas souffert de la même manière.
« La guerre participe à la construction d’une identité transrégionale en Ukraine », abonde Nina Bachkatov. « Ce que Vladimir Poutine a réussi à faire, c’est recréer une identité nationale ukrainienne. Mais nous sommes en période de guerre, je suis moins optimiste de ce qu’il va se passer en période de paix. »
Les deux spécialistes sont en effet d’accord sur un point : la fin de la guerre amènera son lot de questions et de revendications régionales, notamment en matière de langue. « La particularité de cette guerre est que les habitants de l’Ukraine en ont des expériences totalement différentes. Tout le monde n’a pas été mobilisé, loin de là, toutes les familles n’ont pas souffert de la même manière. Il y aura un travail important de pacification sociale à mener après la guerre », prévoit Nina Bachkatov.
« Même si nous avons une société ukrainienne qui semble aujourd’hui indivisible et unie autour de l’effort de guerre, il existe encore des divisions qui vont très certainement réémerger si la guerre finit par cesser », ajoute Adrien Nonjon. « Dans quelle mesure certaines populations russophones ont collaboré avec l’armée russe ? Qu’en est-il des populations restées dans les territoires occupés ? Qu’en est-il de ceux qui ont pris les routes de l’exil ? Et de ceux qui veulent garder un soupçon de leur identité russophone ? »
La fin de la guerre, si elle est défavorable à l’Ukraine, pourrait donc laisser derrière elle une nation davantage fragilisée.