En voulant conjurer le spectre nazi par la censure, l’Allemagne contemporaine réactive une mécanique déjà fatale à Weimar. Et si le remède préparait le pire ?

On présente souvent l’Europe comme le berceau de la liberté d’expression. Ce principe s’enracine dans l’héritage des Lumières, porté par des penseurs qui osèrent défier les monarques, interroger l’autorité religieuse et braver la censure d’État. Voltaire, John Locke, Montesquieu ou Baruch Spinoza furent de ces précurseurs intellectuels pour qui la libre parole relevait d’un impératif autant moral que politique. C’est dans les salons parisiens, les cafés londoniens et les universités néerlandaises que cette idée allait prendre corps, avant de s’imposer comme l’un des piliers de la modernité européenne.

Mais le continent qui, jadis, se voulait à l’avant-garde de cette liberté donne aujourd’hui lourdement l’impression de vouloir l’étouffer. Partout en Europe, les restrictions à la liberté d’expression se multiplient, au nom de la lutte contre la haine, la désinformation ou l’extrémisme – et ce sous l’autorité de gouvernements démocratiquement élus.

En 2023, le Danemark a ainsi adopté une loi pénalisant la profanation des textes sacrés. Au Royaume-Uni, en novembre 2024, la police d’Essex débarquait au domicile de la chroniqueuse du Daily Telegraph Allison Pearson pour l’interroger sur un message publié l’année précédente sur les réseaux sociaux, soupçonné de relever d’une incitation à la haine raciale en ligne. Parallèlement, en Suède, le réfugié irakien Salwan Momika était poursuivi pour « agitation contre un groupe ethnique » après avoir brûlé des exemplaires du Coran, dans une mise en scène largement médiatisée. L’affaire ne sera classée qu’après son assassinat par balle, en direct sur TikTok, le 29 janvier 2025.

Mais nulle part ailleurs cette dérive censoriale n’est aussi marquée qu’en Allemagne. Le pays qui a donné au monde Emmanuel Kant – et dont le fameux sapere aude (« ose savoir ») incarne l’esprit de l’Aufklärung [le siècle des Lumières en Allemagne, NDLR] – en est venu à sanctionner la dissidence par des dispositifs d’une sévérité draconienne.

Masque et croix gammée

Prenons le cas de C. J. Hopkins, écrivain américain installé en Allemagne. Hopkins a critiqué les politiques mises en place pendant la pandémie de Covid-19, allant jusqu’à établir un parallèle avec l’autoritarisme de l’Allemagne nazie. La couverture de son livre publié en 2022, The Rise of the New Normal Reich, montre un masque médical frappé d’une croix gammée. Après avoir diffusé à deux reprises cette image sur Twitter, il a appris qu’une enquête avait été ouverte à son encontre. En septembre 2024, la Cour d’appel de Berlin l’a reconnu coupable de diffusion de symboles interdits – un délit passible d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison.

L’affaire Hopkins est loin d’être isolée. Comme l’a montré un reportage de l’émission 60 Minutes diffusé en février 2025, la police allemande a mené des perquisitions armées dans des domiciles privés pour des infractions relevant de l’expression : la publication supposée d’un dessin jugé raciste, le partage de « ragots malveillants » ou de « fausses citations » – y compris à l’insu de leur auteur –, ou encore le fait d’avoir traité de « connard » un responsable politique.

Au regard de son histoire, il est aisé de comprendre pourquoi l’Allemagne s’est dotée d’un arsenal aussi strict pour prévenir toute résurgence de l’extrémisme. Le pays applique parmi les législations les plus sévères d’Europe en matière de liberté d’expression, présentées comme des garde-fous indispensables contre la haine et l’intolérance. La négation de l’Holocauste y est interdite, tout comme l’affichage public de symboles nazis.

Reste que la poussée des idéologies d’extrême droite et le retour de réflexes nationalistes à l’échelle du continent – et en Allemagne tout particulièrement – interrogent l’efficacité réelle de ces politiques. Le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a enregistré une percée historique lors des élections fédérales allemandes de 2025, se hissant à la deuxième place avec plus de 20 % des suffrages. Longtemps cantonné aux marges du jeu politique, le parti a su capter un mécontentement diffus, justement nourri par un sentiment de censure, mais aussi par les politiques migratoires et les difficultés économiques.

Loin d’éradiquer l’extrémisme, les restrictions pesant sur la liberté d’expression en Allemagne ont peut-être, paradoxalement, contribué à le déplacer : repoussés hors de l’espace public, les discours radicaux se replient dans des chambres d’écho clandestines, où le ressentiment s’aiguise à l’abri de la contradiction. Réduits au silence sur les réseaux sociaux, certains finissent par se faire entendre dans les urnes. Mais si l’appareil de censure mis en place par le gouvernement allemand finit par se retourner contre ses promoteurs, ce ne serait en rien une première.

Le précédent Weimar

Après la Première Guerre mondiale, la défaite de l’Empire allemand et son effondrement allaient favoriser l’émergence de la République de Weimar. Sauf que le pays demeura profondément fracturé, miné par des factions rivales décidées à fragiliser la démocratie naissante. Les tensions culminèrent à la fin juin 1922, lorsque Karl Helfferich, figure du Parti populaire national allemand (DNVP), lança depuis le Reichstag une charge d’une extrême virulence contre Walther Rathenau, ministre des Affaires étrangères et juif. Selon Helfferich, Rathenau portait la responsabilité de la politique de réparations versées à la France après la Grande Guerre, et donc des tourments économiques affligeant alors l’Allemagne.

« Le calvaire de l’exécution [des réparations] nous a valu l’effroyable dévaluation de la monnaie allemande, allait ainsi déclarer Karl Helfferich. Ce qui a broyé notre classe moyenne, jeté d’innombrables individus – et des familles entières – dans la misère, poussé bien d’autres au désespoir et au suicide […]. Livré une part considérable de nos propres ressources à des étrangers. Et ébranlé notre ordre économique et social jusque dans ses fondements ! »

Bien que le discours de Helfferich ait été incendiaire, il ne constituait pas un appel direct à la violence. Mais à l’extérieur du Reichstag, des manifestants furieux entonnèrent un chant des plus sinistres : « Abattez Walther Rathenau, cette maudite truie juive ! » Le lendemain, le 24 juin 1922, Rathenau fut assassiné par des membres du groupe d’extrême droite Organisation Konsul.

Lois d’urgence

En réaction à cet assassinat brutal, le gouvernement adopta dans l’urgence sa loi pour la protection de la République. Celle-ci ne se contentait pas d’interdire les organisations violentes comme Konsul ou le Deutschvölkischer Schutz- und Trutzbund (Fédération populaire allemande pour la protection et la résistance). Elle s’attaquait aussi à la propagande nazie, pour entraîner la fermeture de centaines de publications, dont Der Angriff (L’Attaque), journal berlinois fondé en 1927 par Joseph Goebbels.

Goebbels fut lui-même condamné à deux reprises à des peines de prison – trois semaines, puis six – pour avoir insulté Bernhard Weiss, commissaire adjoint de la police de Berlin et juif. Une disposition plus ancienne, l’article 166 du Code pénal allemand, allait également peser durablement sur la liberté d’expression. Celui-ci prévoyait que : « Quiconque offense Dieu en blasphémant publiquement à l’aide d’expressions injurieuses, quiconque insulte publiquement une Église chrétienne ou toute communauté religieuse jouissant de droits reconnus sur le territoire fédéral, ou se rend coupable d’un comportement insultant dans une église ou tout autre lieu réservé aux réunions religieuses, est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans. »

Ces textes valurent la prison à plusieurs figures nazies en vue, telles que Theodor Fritsch et Julius Streicher. Adolf Hitler lui-même fut frappé d’interdictions de parole dans plusieurs Länder allemands entre 1925 et 1927, à la suite de sa tentative avortée de renverser la République de Weimar.

Victimes et martyrs

Sauf que loin d’affaiblir le mouvement nazi, ces mesures alimentèrent au contraire son discours victimaire : elles contribuèrent à transformer ses dirigeants en martyrs et à accréditer l’idée qu’ils auraient été la cible d’un complot juif visant à asservir les « Aryens ». Une affiche de propagande posait ainsi la question : « Pourquoi Adolf Hitler n’a-t-il pas le droit de s’exprimer ? Parce qu’il dénonce sans pitié les maîtres de l’économie allemande, les banquiers juifs internationaux et leurs laquais – démocrates, marxistes, jésuites et francs-maçons ! Parce qu’il veut libérer les travailleurs de la domination de la grande finance ! »

D’autres affiches, placardées dans l’espace public, montraient Hitler bâillonné par du ruban adhésif, arbitrairement réduit au silence par le système. Une légende, largement relayée, en condensait le message : « Les escrocs peuvent parler partout en Allemagne, mais Hitler est interdit. » Comme l’a expliqué Nadine Strossen, ancienne présidente de l’ACLU, grande association américaine de défense des libertés fondamentales, cela a engendré un véritable « effet fruit défendu » : « L’impact net de ces lois de censure visant les discours nazis a été d’amplifier leur message, de leur offrir une visibilité qu’ils n’auraient jamais eue autrement et de susciter à leur égard une sympathie qu’ils n’auraient jamais obtenue dans d’autres conditions. »

En 1930, la loi pour la protection de la République fut encore durcie, conférant au gouvernement des pouvoirs accrus pour réprimer les organisations et les publications jugées menaçantes. L’année suivante, le président Paul von Hindenburg invoqua l’article 48 de la Constitution afin de promulguer un décret d’urgence autorisant la suspension des journaux pour une durée pouvant aller jusqu’à deux mois dès lors qu’ils étaient réputés porter atteinte à l’ordre public. En outre, le texte imposait aux rédactions la publication de rectificatifs et de communiqués officiels dictés par les autorités.

La presse contre la liberté de la presse

La presse de gauche salua ces mesures, soutenant – selon les termes d’un journal – que « pour se protéger efficacement contre le mensonge et la calomnie, l’État doit être autorisé à porter atteinte à des droits fondamentaux tels que la liberté de la presse ». En juin 1932, un nouveau décret d’urgence vint parachever ce mouvement, renforçant encore le contrôle gouvernemental sur les journaux et élargissant les motifs pouvant justifier leur interdiction.

Entre mars 1930 et mai 1932, pas moins de 284 journaux furent temporairement suspendus en Prusse, dont 99 affiliés au parti nazi, 77 communistes et 43 issus de l’extrême droite. Même des caricatures satiriques brocardant tel ou tel responsable politique pouvaient valoir une interdiction. À ce stade, les médias de gauche commencèrent enfin à comprendre que ces dispositifs faisaient peser une menace existentielle sur la liberté de la presse elle-même. Le quotidien Berliner Tageblatt alla jusqu’à comparer les quelque cent fermetures de journaux mensuelles en Allemagne aux répressions de l’Italie fasciste et de la Russie soviétique. Quelques mois plus tard, le Tageblatt annonçait, d’un ton sombre, « la fin de la liberté ».

Mais il était déjà trop tard. L’Allemagne de Weimar reposait sur un système institutionnel hybride, à la fois présidentiel et parlementaire. Et si Adolf Hitler avait échoué à l’élection présidentielle de 1932 face au président sortant indépendant, Paul von Hindenburg, le parti nazi fut le grand vainqueur des élections législatives fédérales organisées plus tard dans l’année, en remportant 37,3 % des sièges du Reichstag – davantage que toute autre formation.

En réaction, Hindenburg nomma chancelier Franz von Papen, un aristocrate dépourvu de véritable assise politique. Mais le Reichstag, dominé par les nazis, adopta une motion de censure qui entraîna sa chute dès novembre 1932. Le mois suivant, Hindenburg le remplaça par le général Kurt von Schleicher.

Liquidation méthodique de la liberté d’expression

Schleicher tenta alors de fragiliser le parti nazi en proposant un accord de partage du pouvoir à Gregor Strasser, figure du mouvement opposée à Adolf Hitler. Mais Hitler déjoua la manœuvre et parvint à préserver l’unité du parti. Privé de tout soutien au sein d’un Reichstag dominé par les nazis, Schleicher se retrouva rapidement paralysé. Le 28 janvier 1933, face à une impasse politique totale et à un gouvernement devenu ingouvernable, il fut contraint de démissionner. Deux jours plus tard, avec l’appui des élites conservatrices allemandes, Paul von Hindenburg se résigna à nommer Adolf Hitler chancelier, convaincu qu’il saurait le tenir en laisse. Illusion de courte durée. En l’espace de quelques mois, Hitler allait méthodiquement consolider son pouvoir.

Le Führer put alors prendre les rênes d’un appareil juridique et d’une culture politique déjà prêts à encadrer – et restreindre – la liberté d’expression, un héritage parfaitement ajusté à ses ambitions autoritaires. En s’appuyant sur ces dispositifs de censure préexistants, il réussit, sans délai, à réduire les dissidents au silence, à écraser l’opposition, à bâillonner la presse et à asseoir son emprise sur la nation. En mars 1933, le Reichstag adopta la loi d’habilitation (Ermächtigungsgesetz), autorisant Adolf Hitler à légiférer sans l’aval du Parlement, à modifier la Constitution et à contourner entièrement le président, reléguant Paul von Hindenburg à un rôle purement symbolique. Hitler était désormais un dictateur, gouvernant par décret. La liberté d’expression en Allemagne était officiellement morte.

Le même mois, la loi sur les pratiques malveillantes (Verordnung zur Abwehr heimtückischer Diskreditierung der nationalen Regierung) alla plus loin encore en criminalisant les formes les plus infimes de dissidence. Le simple fait de « colporter des ragots » sur le gouvernement ou de tourner en dérision ses représentants devenait passible d’emprisonnement – voire d’internement dans un camp de concentration.

En juillet 1933, Adolf Hitler avait interdit tous les autres partis politiques, anéantissant ainsi toute opposition démocratique. En octobre, la loi des éditeurs (Schriftleitergesetz) resserrait encore l’étau sur l’information, en excluant les « non-Aryens » des métiers du journalisme. En moins d’un an, Hitler aura métamorphosé l’Allemagne en État totalitaire. Parmi les leviers décisifs de cette transformation ? Sa liquidation méthodique de la liberté d’expression.

Mauvais diagnostic

Imputer l’ascension du parti nazi à une liberté d’expression en roue libre revient donc à se tromper de diagnostic sur la faiblesse structurelle de la République de Weimar. Car ce n’est pas l’excès de liberté d’expression qui a poussé Hitler au pouvoir, mais l’érosion de l’État de droit et la réticence du gouvernement sanctionner les nazis pour leurs crimes bien réels – et pas seulement leurs délits verbaux. Car tandis que leur rhétorique était muselée par la censure, l’appareil judiciaire laissait leurs violences prospérer dans une impunité dont leurs adversaires politiques ne bénéficiaient que très rarement.

Voyez le tristement célèbre putsch de la brasserie de 1923. À Munich, Adolf Hitler, entouré de plus de 600 complices, parmi lesquels de futurs dignitaires nazis comme Hermann Göring et Rudolf Hess, orchestra une tentative de coup d’État militaire d’une extrême violence, qui fit au moins une vingtaine de morts. Arrêté et inculpé de haute trahison – un crime passible, dans la plupart des démocraties, de la réclusion à perpétuité, voire de la peine capitale – Hitler écopa d’une peine dérisoire : cinq ans de prison, dont il ne purgea que huit mois. Et encore, dans une détention confortable, assortie de privilèges particuliers et d’un va-et-vient constant de visiteurs. C’est là qu’il rédigea Mein Kampf.

Son complice Rudolf Hess fut condamné à dix-huit mois de prison, mais libéré au bout de huit. Quant aux autres participants, ils s’en tirèrent avec de simples remontrances – autant dire une tape sur les doigts. À l’inverse, les soulèvements de gauche – comme la révolte spartakiste de 1919 – furent écrasés dans une implacable brutalité. Leurs figures de proue, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, furent arbitrairement assassinées par les Freikorps, des unités paramilitaires acquises aux nationalistes. Le pouvoir judiciaire, encore largement tenu par des magistrats conservateurs issus de l’ère pré-weimarienne, se montrait alors d’une récurrente indulgence envers les extrémistes de droite, tout en infligeant des peines bien plus sévères à leurs homologues de gauche.

Si la République de Weimar avait fait respecter l’État de droit et sanctionné les crimes nazis à la hauteur de leur gravité, Hitler aurait peut-être pu être stoppé. Et s’il avait été condamné à la réclusion à perpétuité pour trahison, le cours de l’histoire aurait pu s’en trouver radicalement infléchi. Mais si les lois de censure draconiennes ont pu s’attaquer à la propagande nazie, elles n’allaient rien faire pour entraver la capacité des nazis à recourir à la violence.

Pente glissante

Aujourd’hui, l’État allemand court le risque de s’engager sur une pente dangereusement similaire à celle de son prédécesseur de Weimar. Les mêmes réflexes délétères qui avaient conduit ce gouvernement à interdire les publications nazies et à emprisonner leurs propagandistes nourrissent aujourd’hui une nouvelle offensive en faveur de la censure.

Prenons le cas de Martin Sellner, figure de proue du nationalisme autrichien et leader du mouvement identitaire paneuropéen. En mars 2024, les autorités allemandes lui ont interdit l’entrée sur le territoire pour une durée de trois ans, au nom de l’ordre public. Cette mesure faisait suite à un discours prononcé lors d’une réunion tenue à Potsdam en novembre 2023, au cours duquel il défendait la « remigration », entendue comme l’expulsion massive des immigrés.

La présence à cet événement de représentants de l’Alternative für Deutschland (AfD) et de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) déclencha une vague de manifestations à l’échelle nationale. Pour ses détracteurs, de tels propos tenaient d’un appel à peine voilé au nettoyage ethnique. Sauf que l’exclusion de Martin Sellner du territoire allemand n’a pourtant fait qu’accroître sa visibilité, nourrissant le ressentiment contre ce qui est perçu comme des abus de pouvoir et donnant du crédit à son récit d’un État cherchant à faire taire des « vérités dérangeantes ».

Comme l’a résumé un internaute sur X : « Pourquoi, en 2024, continuons-nous à croire que les lois ou les constitutions nous protégeront ? Ces gouvernements tyranniques ne feront que réécrire la loi a posteriori pour piéger des gens comme Martin, qui, soit dit en passant, est l’homme le plus jovial et gentil du monde. »

La censure nourrit la visibilité

Les mesures adoptées par le gouvernement n’ont pas tardé à susciter un écho international. Effet immédiat de cette interdiction : Martin Sellner a gagné en visibilité aux États-Unis, où il a été invité dans The War Room, l’émission animée par Owen Shroyer et diffusée sur la chaîne InfoWars d’Alex Jones.

Dans le même esprit, en juillet 2024, la ministre allemande de l’Intérieur, Nancy Faeser, a prononcé l’interdiction officielle du magazine Compact – à ne pas confondre avec son homonyme américain – et ordonné une perquisition au domicile de son rédacteur en chef, Jürgen Elsässer. Les autorités ont justifié cette décision en présentant la publication comme un « porte-parole central de la scène d’extrême droite », accusé d’attiser la haine contre les Juifs et les immigrés et de saper la démocratie parlementaire. Mais loin de marginaliser ces milieux, l’interdiction a au contraire servi de catalyseur, galvanisant des factions d’extrême droite bien au-delà des frontières allemandes et les fédérant dans une dénonciation commune de ce qu’elles perçoivent comme une persécution croissante des voix dissidentes.

Si le gouvernement est parvenu, dans une certaine mesure, à endiguer les prises de parole d’extrême droite, la violence issue de ces milieux a, elle, atteint des niveaux alarmants : 1 136 faits ont été recensés en 2024, dont beaucoup assortis de blessures graves. En décembre 2024, un médecin de cinquante ans lié à l’Alternative für Deutschland lançait sa voiture dans la foule d’un marché de Noël à Magdebourg, faisant au moins cinq morts et plus de 200 blessés. En mars 2025, cinq individus seront par ailleurs condamnés pour avoir comploté le renversement du gouvernement et l’enlèvement de l’ancien ministre de la Santé, dans le cadre d’un projet de coup d’État d’extrême droite.

Et si le vent politique tourne ?

Alors que les autorités allemandes durcissent la répression à l’échelle nationale – allant jusqu’à perquisitionner le domicile de personnes simplement soupçonnées d’avoir tenu des propos haineux en ligne – une question s’impose : n’avons-nous donc rien appris de Weimar ? Avons-nous oublié combien les précédents juridiques forgés sous un régime peuvent être réinvestis par un autre, dès lors que le vent politique tourne ? Ce scénario n’a d’ailleurs plus rien de théorique, au vu du soutien record recueilli par l’Alternative für Deutschland (AfD) lors des élections fédérales de cette année.

À force de vouloir discipliner la parole au nom de la démocratie, l’Allemagne prend le risque de rejouer la partition fatale de Weimar : attiser la radicalisation en légitimant les récits de persécution, ériger les censurés en héros face à un État perçu comme répressif, et se priver des instruments mêmes qui permettent de prendre le pouls réel des opinions et des colères sociales. En cherchant à empêcher le retour du passé, les dirigeants actuels pourraient bien, sans le vouloir, accélérer une résurgence du pire.

Si la démocratie entend survivre, elle doit certes combattre l’extrémisme, mais aussi résister à la tentation d’en adopter les méthodes. Car sa force ne se jauge pas à sa capacité de bâillonner ses ennemis, mais à sa volonté de rester fidèle à ses principes – a fortiori lorsqu’ils dérangent.

*Jay Sophalkalyan est Cambodgien. Il prépare un master en sciences humaines expérimentales à l’université de New York et est rédacteur en chef adjoint du Journal of the Political Inquiry.

**Cet article est originellement paru dans Quillette.