24 décembre, ciel grisâtre et atmosphère humide. Voilà qui n’est pas pour effrayer Évelyne Maushart, qui tient sa place sur le marché comme tous les jours devant Castel Chabre. La Toulonnaise, qui a fêté ses 70 ans le 4 décembre dernier, a ajouté une guirlande sur son stand, où elle accueille les clients avec ses livres.
Et notamment son dernier, le 21e, qui raconte le quotidien des Toulonnais pendant la guerre. « Ce n’est pas ma période, je suis spécialiste du XIXe, pas du XXe siècle », confie celle qui a soutenu une thèse sur La vie culturelle à Toulon entre 1870 et 1914.
Mais avec cet ouvrage, pour lequel elle a scrupuleusement épluché la presse « du 3 septembre 1939 au 8 mai 1945 », Évelyne Maushart a voulu rendre hommage à son père, « un Alsacien, un ‘‘malgré-nous’’, incorporé de force dans l’armée allemande à 16 ans, raconte-t-elle brièvement. Il s’est évadé très rapidement parce qu’il ne voulait pas tirer sur ses copains ».
L’homme est mort à 51 ans, sans avoir pu écrire ses mémoires, « ce qu’il avait toujours voulu faire », indique encore Évelyne, qui en avait 22 à ce moment-là. « Avec ce livre, il existe à nouveau. » Tout comme l’histoire de Toulon et de ses habitants, sous Vichy, puis occupée par les Allemands.

La vie sous le régime de Vichy
C’est le début de la guerre. Comme dans beaucoup de villes et de régions, les Toulonnais croient à la victoire du « héros de Verdun » Philippe Pétain, qui prend la tête du régime de Vichy à la suite de l’armistice du 22 juin 1940.
Les ennemis du régime sont alors communistes, francs-maçons, et bien sûr juifs. Marius Escartefigue, le maire de l’époque, a fait allégeance à Pétain. Ce qui ne l’empêche pas d’être remplacé, le 6 mai 1941, par Albert Coulon.
Une antenne locale de la Légion française des combattants, chargée de faire la propagande de Pétain, voit le jour. Elle réunit énormément de monde au début, et organise notamment la venue à Toulon du maréchal Pétain, le 4 décembre 1940. Ce dernier est ainsi accueilli en grande pompe et comme un roi, par une foule immense et acquise à sa cause.
Une presse pétainiste rythme le quotidien
Le journal de propagande Le Petit Var sort tous les jours, publiant des articles pro-Pétain… mais également tous les arrêtés municipaux et préfectoraux.
La population doit ainsi suivre la presse pour savoir combien de pain elle peut acheter, quelle quantité d’huile, le prix de la viande, du poisson, la quantité de tickets de rationnement à laquelle chacun a droit, les restrictions sur le tabac, le charbon, et même les vêtements et les chaussures.
Tout est noté dans le journal, et ça change tous les jours. Bien sûr le marché noir et le trafic sont en vigueur. Le Petit Var sera dénoncé puis disparaîtra en août 1944, à la libération de la ville.
Les spectacles se poursuivent
La vie scolaire est perturbée, et les examens reportés, les troupes occupant les écoles.. En revanche, les spectacles se poursuivent, car autorisés par le gouvernement. Dans les théâtres, les cinémas, les casinos… Même s’ils ne sont pas aussi fréquents qu’avant, et à des heures inhabituelles, comme la fin de matinée, en raison du couvre-feu.
Des fêtes sont également organisées par Vichy, comme la fête de Jeanne-d’Arc, la fête de la Légion, au stade Jaureguiberry… et la fête des mères. Ou encore des fêtes patriotiques, sur la place de la Liberté, mais sans défilé militaire, qui est interdit. Le sport est quant à lui récupéré par le régime. Chaque manifestation étant précédée d’une cérémonie où il faut prêter allégeance à Pétain.
La Résistance malgré tout
Des premiers signes de résistance apparaissent assez tôt, à Toulon, mais ils restent rares. Lors de la visite de Pétain, le 4 décembre 1940, une jeune fille arbore ainsi la croix de Lorraine, emblème, à l’époque, de la France Libre du général de Gaulle. Des messages d’étudiants hostiles au régime de Vichy sont également visibles sur les murs.
Mais c’est surtout la création du Comité départemental pour la Libération en avril 1943, le premier en France à voir le jour, qui marque vraiment l’entrée des Toulonnais dans la Résistance. On la doit au docteur Élie Lagier, qui a accueilli chez lui, dans la cave du Clos Lagier, une discrète maison du boulevard de l’Escaillon, les premiers hommes à lutter clandestinement contre l’ennemi allemand.
Autres symboles de rébellion : des « Vive De Gaulle ! » et le chant de La Marseillaise se font parfois entendre lors de manifestations publiques, et des personnes réquisitionnées refusent le Service du travail obligatoire.
Le sabordage de la flotte, les bombardements et Cuverville
Plusieurs drames ont marqué Toulon et ses habitants durant le conflit. Le premier d’entre eux étant le traumatisme du sabordage de la flotte, le 27 novembre 1942. La ville, alors occupée par les Allemands, subit ensuite vingt bombardements alliés, à partir du 24 novembre 1943.
À chaque retentissement de la sirène, les Toulonnais se réfugiaient dans les abris, mais ils ne suffisaient pas à mettre en sécurité la population. Les services publics municipaux ont quant à eux été déplacés. Tout comme la clinique Malartic, qui s’est expatriée à Méounes, dans la Chartreuse de Montrieux, avec ses médecins. Suivront la bataille de Toulon, à partir du 20 août 1944, jusqu’à sa libération le 26.
Sur le port complètement détruit, la statue du Génie de la navigation, qui trônait là depuis 1847, est au sol. Elle sera redressée, et quelqu’un inscrira sur son corps : « Je suis un grand mutilé, victime de cette guerre. Je suis heureux de voir la capitulation nazie par la victoire du peuple libre. »