Imaginez Remco Evenepoel, Pauline Ferrand-Prévot, Wout van Aert, Benjamin Thomas, Valentin Madouas, Christophe Laporte ou encore Tom Pidcock, interdits de participer aux Jeux olympiques de Paris en 2024 parce qu’ils font partie d’une équipe pro. L’idée semble absurde aujourd’hui mais c’était la réalité avant 1996. Il y a trente ans, Hein Verbruggen, le président de l’UCI, fait aboutir la réforme de la licence unique. La séparation entre pros et amateurs est enfin abolie. L’UCI ne connaît plus que des catégories d’âges : les Elites, les Juniors et entre les deux, les coureurs de moins de 23 ans. Un vieux rêve brisé pendant 100 ans par l’olympisme et son obsession d’une pureté illusoire de l’amateurisme.

C’est la fin d’un long processus irrémédiable depuis la réunification de l’Union cycliste internationale à Orlando en novembre 1992. En effet, en 1964, le CIO a lancé un ultimatum à l’UCI. Pour conserver sa place dans le programme olympique, elle doit créer en moins d’un an, une fédération amateur séparée des professionnels. Au Championnat du Monde de 1965, l’UCI se divise en deux : la FIAC pour les amateurs et la FICP pour les pros. L’UCI chapeaute les deux. A cette époque, le Comité international olympique est présidé par un extrémiste de l’amateurisme, Avery Brundage. L’Américain trouve des alliés de poids avec l’URSS et ses pays satellites qui misent politiquement sur les Jeux olympiques à partir de 1952, et qui rejettent le professionnalisme. Autant dire que l’URSS pousse à la roue pour créer la FIAC. En 1966, la FICP regroupe 11 pays et la FIAC, 100. La balance penche du côté des Amateurs.

Depuis l’origine de la constitution des fédérations, l’Angleterre créa, la première, la catégorie Amateurs. Avec la création de l’International Cyclist’s Association en 1892, la première fédération internationale, dominée par la vision anglaise du sport, l’amateurisme coupe le cyclisme en deux  et son entrée au programme des Jeux olympiques en 1896 ne va rien arranger. Deux secrétaires généraux de l’UCI vont  pourtant proposer la licence unique. Les Français Paul Rousseau et René Chesal. En 1937, le premier lance : « tous les coureurs cyclistes devraient pouvoir courir ensemble ». En décembre 1966, le second écrit dans Miroir du Cyclisme, « Le jour est proche où il n’y aura plus que des coureurs cyclistes, qu’un autre jour, plus faste encore, les Jeux olympiques seront ouverts à tous les athlètes du monde, avec une licence identique.(…) Je fus élevé dans la croyance en la liberté, l’égalité, la fraternité. Ce n’est pas ma faute si je vois ces principes adaptables à notre sport, cher entre tous, qui cache tant de religion en soi ». Le Polonais Michal Jekiel, le successeur de René Chesal reprend le flambeau. Le 1er décembre 1979, il se prononce pour l’ouverture des JO à toutes les catégories.

De cette division en deux fédérations va naître l’envie de courses « Open », ouvertes à tous, (rien à voir avec la nouvelle catégorie de licence de la FFC). Le premier Championnat du Monde professionnel sur route en 1927 était d’ailleurs une course pour pros et amateurs. Et les premiers Championnats de France sur piste jusqu’en 1892 ne connaissent pas la séparation entre les deux.  Pour relancer sa course en 1967, Félix Lévitan veut transformer le Tour de France en course open et l’inscrire au calendrier amateur. La FIAC refuse. L’Open va s’installer à partir de 1974.

Après 1980, le nouveau président du CIO, Juan-Antonio Samaranch sent bien que pour vendre ses Jeux olympiques, trouver des villes et des pays qui investissent de l’argent pour les recevoir, il faut recevoir les meilleurs athlètes de chaque sport. En 1984, les pros du foot qui n’ont pas disputé de Coupe du Monde sont admis. En 1988, le tennis converti à l’Open depuis 1968 fait son retour. Les pros de la NBA font leur entrée aux Jeux olympiques à Barcelone, chez Samaranch. Hein Verbruggen sait que la réunification de l’UCI en 1992 est nécessaire à son projet de voir les pros aux Jeux en 1996.

LA POLITIQUE VA PLUS VITE QUE LE SPORT

La géopolitique va aider au changement de braquet dans le vélo et l’Histoire va aller plus vite que les fédérations. Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, lance la perestroïka pour reconstruire l’économie et la glasnost (transparence) pour s’ouvrir à la liberté d’expression en 1985. Fin 1988, la fédération cycliste soviétique autorise certains coureurs à passer pro. C’est la naissance de l’équipe Alfa Lum en Italie avec le mythique Soukhoroutchenkov et Dimitry Konyshev qui termine 2e du Championnat du Monde pro à Chambéry derrière Greg Lemond, l’Américain. La Pologne, pionnière de l’Open, aussi a sa première équipe pro, Exbud. La première brèche.

Mais la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989 et l’écroulement du bloc de l’Est, ouvre les vannes et leurs meilleurs coureurs inondent le peloton des pros. Le Champion olympique 1988, l’Allemand de l’Est Olaf Ludwig -notre photo-, passe pro chez Panasonic au début de 1990. Il remporte le maillot vert du Tour de France dès la première année, de quoi attiser les regrets. Il disputera le Championnat du Monde pro, une dernière fois pour la RDA, avant la réunification. Le Russe Viatcheslav Ekimov sera néo-pro dans la même équipe, la même année.

En 1994, Evgeni Berzin est le premier Russe à remporter un Grand Tour, sur les routes du Giro. Il court pour la Gewiss. Chez les Dames Valentina Polkhanova gagne le Tour féminin, là aussi c’est une première. En fait, en 1996, la licence unique a été prise de vitesse par les changements géopolitiques. Le professionnalisme réunit déjà les meilleurs de chaque pays.

L’ANNONCE FAITE A ESCHENBACH

Depuis la saison 1993, l’UCI est donc réunifiée. Il y a donc des courses pros, amateurs et open. Le Championnat du Monde sur piste est réunifié lui aussi. Enfin, pour les Hommes car chez les Dames, il n’y a jamais eu de séparation. Le cyclisme féminin était rattaché à la FIAC. Ce qui explique pourquoi le Tour de France féminin a dû se limiter à douze ou quinze étapes, comme la Course de la Paix et le Tour de l’Avenir. 

En 1994, le premier Championnat du Monde contre-la-montre est couru sous la formule open. La même année, le cyclo-cross retrouve un titre de Champion du Monde unifié. Retrouve, car c’était le cas jusqu’en 1966. Le Championnat de France de cyclo-cross est Open depuis 1991 et en réalité, les pros et les amateurs ont souvent eu l’occasion de courir ensemble dans les sous-bois. 

Et c’est justement au Championnat du Monde de cyclo-cross, le 29 janvier 1995 à Eschenbach, en Suisse, qu’Hein Verbruggen annonce la fin de la distinction entre pros et amateurs pour l’année suivante. Et donc l’arrivée des pros aux Jeux d’Atlanta. « Ce n’est pas une grande nouvelle », lance le Président de l’UCI avant de prendre la parole. C’est la suite logique du Congrès d’Orlando de 1992. Depuis l’année précédente, les commissions de l’UCI travaillent à cette licence unique.

Le dernier Champion du Monde amateur sur route en 1995, Danny Nelissen, est en fait un ex-pro qui a déjà couru le Tour de France. Le Championnat des Pays-Bas s’est déjà couru sous la formule Open. Nelissen termine 2e derrière Servais Knaven. Quel meilleur symbole pour démontrer que cette séparation est artificielle et qu’il est temps d’en finir avec.

Classe 7

Ce n’est pas une grande nouvelle pour Hein Verbruggen à ce moment-là, mais la présentation du calendrier va s’en trouver chamboulée. Il n’y a plus  de courses Open mais attention, l’UCI n’abandonne pas la hiérarchie des courses. Déjà le classement UCI classe les épreuves pour leur attribuer un barème. 1996 marque le début de la classification des courses dans le calendrier avec des .1 et .2 et même plus.

En 1996, l’UCI définit un calendrier mondial, qui deviendra le ProTour, et un calendrier continental.

Calendrier mondial : Grands Tours et Coupe du Monde,  réservé aux groupes sportifs de 1ère et 2ème division

Calendrier continental :
classe 1 : pour équipes 1ère et 2ème division. Interdit aux autres équipes
classe 2 : pour équipes 1ère et 2ème division. 20% maximum d’autres équipes
classe 3 : pour équipes 1ère et 2ème division. 30% maximum d’autres équipes
classe 4 : pour équipes 1ère et 2ème division. 50% maximum d’autres équipes
classe 5 : 30% maximum d’équipe 1ère division. 50% maximum d’équipes 1ère et 2ème division réunies. 
Classe 6 et 7 n’apportent pas de points. La Ronde de l’Isard, par exemple, est classée 2.6 en 1996

Les autres équipes ce sont les sélections nationales mais aussi les clubs. Jusqu’à la création de la 3e division en 1999, des DN1 participent aux manches de la Coupe de France pro classées 1.2 et en dessous. La classe Hors-Catégorie sera créée en 1998, rattachée au calendrier mondial. Si en 2005, l’UCI rassemble le calendrier continental en deux classes, 1 et 2, la nomenclature des courses date bien de 1996.

GS I ET GS II DANS LE CLASSEMENT UCI

Né en 1984 sous le nom Classement Vélo (du nom du magazine devenu Vélomagazine), le classement UCI – UER (l’Eurovision) – AIOCC (les organisateurs) cède la place au classement UCI route. Dès 1989, le classement par équipes sert à qualifier d’office les meilleures équipes pour la Coupe du Monde. 

Mais à partir de 1996, le classement par équipes sert à définir deux catégories de groupes sportifs. Les 22 premiers en GS I, invités obligatoires en Coupe du  Monde. Les 18 premiers sont obligatoirement invités dans les Grands Tours. Il n’y a pas encore les obligations de participer du ProTour, mais c’est la première étape. Au delà de la 22e place, ce sont les GS II.

Le classement UCI va bien illustrer l’ouverture du cyclisme grâce à la réforme de 1996 qui a vu l’augmentation du nombre de courses prises en compte. Au 15 janvier 1996, il y a 696 classés. Dix mois plus tard, ils sont 1427. Plusieurs pays apparaissent par rapport à 1995 : le Kazakhstan, le Japon, la Chine, l’Afrique du Sud, la Slovaquie, l’Egypte ou l’Iran. La Slovénie passe d’un seul à 16 coureurs classés.

Chez les Femmes, il y a un Challenge mondial (comme pour les Amateurs et les Juniors) qui prend en compte un nombre limité d’épreuves (12 dont le Tour de l’Aude et le Tour Féminin) sur la saison qui redémarre à zéro au début de l’année. A partir de 1997, elles auront aussi droit à un classement UCI calculé sur les résultats de tout le calendrier des douze dernier mois.

LA FRANCE DANS LE CREUX DE LA VAGUE

Si le cyclisme professionnel français est dans le dur en 2026, ce n’est rien à côté de la situation au début de l’année 1996. Au classement UCI du 31 décembre 1995, la meilleure équipe française est Castorama (18e) devant le Gan, 21e. Festina (11e) est affiliée à la fédération andorrane. Mais Castorama, lointaine héritière de Gitane, Renault-Gitane et Système U, met la clef sous la porte. Le Groupement, l’équipe du Champion du Monde Luc Leblanc n’a pas fini l’exercice 1995. Une partie de ses coureurs, comme Frédéric Guesdon et Emmanuel Hubert, a terminé la saison sous le maillot de la Ligue du Cyclisme Professionnel Français.

1996 va être du même tonneau. Force Sud, lancée sans le budget nécessaire, va vite laisser les coureurs le bec dans l’eau. Agrigel-La Creuse, née de la seule volonté du Président du Conseil Général de la Creuse ne va durer qu’une année. Les coureurs reçoivent leurs maillots quelques minutes avant le départ de La Marseillaise, la course d’ouverture. Un mois plus tard, ils arrivent trop tard au départ du Het Volk (c’était avant le GPS). Mais l’équipe participe au Tour de France.

La nouvelle équipe de Vincent Lavenu n’aura pas le droit à la Grande Boucle. Après l’arrêt du parrainage de Chazal, l’infatigable Vincent Lavenu part à la recherches de partenaires, comme il l’avait fait pour créer Chazal-Vanille et Mûre en 1992. Il décroche le soutien des supérettes Petit Casino mais pour boucler le budget, il a une idée. Demander au public de mettre au pot, de verser son obole. Vincent Lavenu est un précurseur des cagnottes. Ce sera donc Petit Casino-C’est votre équipe, le germe de Decathlon CMA CGM. 

Il y aura donc trois groupes sportifs français au départ du Tour de France à Bois-le-Duc aux Pays-Bas, comme en 1995. Gan, Agrigel-La Creuse et Aubervilliers 93-Peugeot qui gagnera une étape avec Cyril Saugrain. Trois équipes, c’est le plus petit nombre depuis le retour des équipes de marques dans le Tour de France 1962.

En revanche, il y a six groupes sportifs italiens parmi les dix premiers du classement par équipes UCI à la fin de 1995, sept si on compte la Mercatone Uno de Francesco Casagrande, hébergée à Saint-Marin. Le coeur du cyclisme pro bat alors en Italie. Les docteurs italiens ont la cote, on va finir par en retrouver dans les équipes françaises.

CODE UCI

1996 c’est aussi le début de l’identification de tous les coureurs par un code UCI qui fonctionne de la même façon pour la route, le cyclo-cross, la piste, le VTT ou le BMX. Pour les routiers pros, il existait déjà un numéro FICP qui était en fait un numéro d’ordre.

Le nouveau code UCI de 1996 est facile à comprendre. Il commence par le code du pays en trois lettres suivi de l’année de naissance, le mois et le jour en chiffres. Le code de Johan Museeuw est donc BEL19651013, FRA19681130 est celui de Laurent Jalabert et derrière DEN19640403 se cache Bjarne Riis. Ce code va exister 20 ans, jusqu’à la création de l’UCI ID en 2017.

ELITE 1, ELITE 2, ELITE 3, NATIONALE

La FFC va, elle aussi, réformer ses catégories en 1996. Si l’UCI ne reconnait que les Elites, la Fédération va les découper en trois : Les coureurs avec un contrat dans un groupe sportif  sont Elite 1. En dessous, ceux qui sont dans des clubs sont classés Elite 2, Elite 3 puis Nationaux, Régional 1, Régional 2 pour remplacer les 1ère, 2e, 3e, 4e catégories, voir les 5e catégories dans certains comités. Les Vélo Loisir Fédéral, 1, 2, 3 subsistent. Il n’y a pas de distinction entre les Juniors et les Séniors dans le classement… comme dans la réforme de 2023 mais des organisateurs peuvent interdire les Juniors de leur épreuve.

Puisqu’il n’y a plus que des Elites, il n’y aura qu’un seul Championnat de France, comme … en 1921. Les six meilleures DN1 sont qualifiées plus les 20 meilleurs coureurs de DN membres des clubs non qualifiés. Cette situation va durer jusqu’en 1998.

Mais pour attribuer la catégorie aux coureurs qui correspond à son vrai niveau, même s’ils freinent, la FFC lance un nouvel outil tout neuf, le classement FFC.

UN NOUVEAU CLASSEMENT FFC

« Issu du grand débat « Objectif 2000″ lancé en 1984, le classement  FFC constitue un remarquable outil de motivation et de réalisation de soi. En effet, pour éprouver du plaisir un coureur doit pouvoir évoluer au niveau qui correspond le mieux à sa valeur sportive », voilà l’objectif donné au nouveau classement FFC qui voit le jour en 1996. Depuis une dizaine d’année, le classement national a connu plusieurs versions, au gré des commanditaires ou des supports. En 1995, le classement FFC, c’est le classement Vélomagazine pour les Amateurs, les Juniors et les Dames. Il va servir pour attribuer les licences Elite 2, 3 et National. 
Mais en 1996, l’informatique permet à la FFC d’avoir son propre classement, car il va falloir s’y retrouver entre tous les barèmes. 

A la suite de la nomenclature des courses UCI, les courses nationales héritent de la leur : 1.12, 1.13, 1.14, 1.15. Seuls les 30 meilleures lignes de résultats sont prises en compte. Mais en plus d’un barème pour chaque catégorie, la Fédération invente les coefficients pondérateurs. 

D’abord pour les points UCI. Ils sont multipliés par 400 pour être convertis en points FFC. Car dans l’esprit de la réforme de la licence unique, Laurent Jalabert et tous les « pros » figurent dans le classement national, au même titre que les coureurs Nationaux. L’autre coefficient pondérateur concerne les courses nationales et régionales. Il est calculé en fonction du nombre de partants. S’ils sont 100, le coefficient est de 1. S’ils sont 120, il est de 1,20 et s’ils ne sont que 80, il est de 0,8. La pondération ne peut être supérieure à 1,30 et inférieure à 0,60. Ce système a l’inconvénient qu’un coureur ne connait pas au moment où il s’engage, le nombre de points à marquer.

Merveille de la télématique, le service minitel de la fédération (on ne dit pas site pour le minitel) permet de consulter ce classement national sur 3615 code FFC.