La presse américaine a exhumé ces derniers jours une déclaration faite en 2019, devant une Commission du Congrès, par Fiona Hill, qui a été en charge des dossiers Russie et Europe au Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche lors du premier mandat de Donald Trump.
Fiona Hill avait raconté comment la Russie avait proposé à demi-mot aux États-Unis un troc : le Venezuela contre l’Ukraine. Elle avait résumé la proposition ainsi : « vous voulez que nous quittions votre arrière-cour ; mais nous avons aussi la nôtre, et vous êtes dans notre arrière-cour, en Ukraine ». Fiona Hill a expliqué qu’elle avait été envoyée à Moscou pour refuser poliment l’offre russe.
Cette anecdote prend une saveur particulière aujourd’hui, d’abord parce que, depuis, la Russie a envahi l’Ukraine en 2022, et parce que Donald Trump a pris samedi le contrôle de son « arrière-cour », au Venezuela. L’arraisonnement hier d’un navire pétrolier russe en mer du Nord par des commandos américains ajoute à la toile de fond de cette affaire qui pose la question des « arrière-cours », ou des « sphères d’influence ».
De quoi parlons-nous ? Les empires se réservent le droit d’imposer leur loi aux pays qui les entourent, afin qu’au minimum, ils ne leurs soient pas hostiles. C’est l’opposé d’un monde fondé sur le droit, dans lequel la souveraineté des États est censée être sacrée, c’était toute l’idée des Nations Unies, destinée à garantir la paix.
Donald Trump a remis au goût du jour la « doctrine Monroe », édictée il y a plus de deux siècles, par laquelle les États-Unis avaient voulu chasser les puissances européennes du continent américain, puis imposer leur loi à l’hémisphère occidentale. Il en a fait sa nouvelle boussole diplomatique, au grand dam des plus ombrageux des dirigeants latino-américains, Lula au Brésil, ou Claudia Sheinbaum au Mexique. Mais il a aussi des alliés, Javier Millei en Argentine, ou les dirigeants nouvellement élus du Honduras ou du Chili.
C’est une vision que ne désavouent pas Vladimir Poutine, qui rêve de reconstituer sous la forme d’une « sphère d’influence » une partie de l’ex-URSS, ou la Chine avec sa nostalgie impériale en Asie. Des ambitions qui sont porteuses de guerres et d’autres oppression, pas d’émancipation, de paix et de liberté.
Est-ce le monde qui s’annonce au 21ème siècle ? Rien n’est moins sûr, car si la doctrine Monroe de Donald Trump s’applique d’abord au continent américain, rien ne dit que le maître de la Maison Blanche permettra aux autres « empires » de s’octroyer le même privilège, et la même impunité – même si les ambiguïtés de Donald Trump vis-à-vis de Vladimir Poutine pourraient le laisser penser.
La question se pose particulièrement pour la Chine, dans une zone qui est l’épicentre de l’économie mondiale, et dans laquelle les intérêts américains sont majeurs. Penser que l’attaque du Venezuela, totalement illégale, donnerait licence à Pékin pour prendre Taiwan, est une illusion : d’abord ce n’est pas le droit international, que la Chine ne reconnait pas dans ce dossier, qui empêche l’invasion, c’est le rapport de force.
Mais la nouvelle donne peut aussi avoir des avantages pour Pékin : d’abord il n’y a plus de contre-modèle occidental, maintenant que les États-Unis se comportent en prédateur. Et le jour où la Chine se sentira prête, elle n’hésitera pas à faire comme eux.
Pour l’Europe, c’est un cauchemar, car si on n’est pas prédateur, on est une proie. Si elle ne veut pas se retrouver dans la « sphère d’influence » d’un autre, l’Europe doit vraiment se prendre en mains, et vite !