Le 6 janvier 2025, la coalition des volontaires a discuté de la possibilité de déployer des troupes françaises et britanniques en Ukraine. Cette proposition a été présentée comme une garantie de sécurité – un moyen de dissuasion contre une future invasion russe une fois les hostilités terminées. Cette formulation paraît logique. Mais elle élude la question la plus inconfortable : que fait-on de l’invasion déjà en cours – depuis plus de dix ans ?
L’attaque de la Russie contre l’Ukraine n’a pas commencé en 2022. L’occupation de la Crimée et de certaines parties du Donbass en 2014 a marqué le début d’une guerre qui ne s’est jamais arrêtée. Pour les Ukrainiens, l’invasion à grande échelle n’a pas été une catastrophe soudaine, mais l’aboutissement d’années de violence, d’humiliation et de traumatismes non résolus.
La haine, carburant de la guerre
Avant 2014, Ukrainiens et Russes étaient souvent décrits – par les responsables politiques comme par l’opinion publique – comme des « peuples frères ». Les enquêtes d’opinion du début des années 2010 reflétaient cette perception : une majorité d’Ukrainiens exprimait des attitudes neutres, voire positives, à l’égard de la Russie, et les liens familiaux transfrontaliers étaient fréquents.
Aujourd’hui, ces chiffres se sont effondrés. Selon les sondages réalisés après 2022, plus de 90 % des Ukrainiens considèrent désormais la Russie comme un État hostile, et une large majorité rejette toute idée de « fraternité » culturelle ou politique. Le soutien à la réconciliation s’est réduit à la marge. Cette transformation n’a rien de surprenant. Elle n’est pas pathologique. Elle est historique.
La guerre est un générateur de haine – et la haine en est le carburant le plus efficace, plus puissant encore que le pétrole ou les explosifs. Tous les grands conflits de l’histoire illustrent ce mécanisme. Après la Première Guerre mondiale, la France et l’Allemagne se sont retrouvées enfermées dans un cycle de ressentiment que le traité de Versailles a aggravé – un ressentiment qui a nourri la catastrophe de 1939. Les États-Unis et le Japon, après Pearl Harbor, ont cultivé une « démonisation » mutuelle si absolue qu’elle a conduit à la destruction atomique d’Hiroshima et de Nagasaki. La guerre entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique a été alimentée par une haine idéologique orchestrée par les États.
Détermination à poursuivre le combat
Les gouvernements l’ont toujours compris. La haine n’est pas un accident de la guerre ; elle en est souvent un instrument. Sans elle, comment convaincre des millions de personnes de tuer – et de mourir ? En Union soviétique, le poème de guerre de Konstantin Simonov, Tue-le !, n’était pas une œuvre littéraire subtile ; c’était une arme psychologique. Son objectif était explicite : étouffer la pitié, effacer le doute, transformer le chagrin en rage.
Il serait étonnant que l’Ukraine échappe à ce processus. Comme le disait Till l’Espiègle : « Les cendres de mon père battent dans ma poitrine. » En Ukraine aujourd’hui, cette cendre n’est pas symbolique. Elle est littérale – la cendre de centaines de milliers de pères et de mères, d’amants et d’enfants, ensevelis sous les ruines, brûlés dans des fosses communes, effacés des immeubles et des villages.
À l’amertume accumulée depuis 2014 se sont ajoutés les chocs de 2022 : Boutcha et ses exécutions ; les mises à mort de prisonniers ukrainiens ; la destruction de villes entières, de Marioupol à Bakhmout et Pokrovsk ; la campagne aérienne contre les infrastructures énergétiques, visant délibérément la population civile. Les missiles n’ont pas seulement détruit des centrales électriques – ils ont détruit des cuisines, des chambres, des maternités.
Tout cela a renforcé la détermination des Ukrainiens à poursuivre le combat malgré l’épuisement, les pertes territoriales, les bilans humains et la supériorité militaire de l’ennemi. Même dans les moments les plus sombres de 2024, les sondages montraient qu’une majorité rejetait toute concession territoriale en échange de la paix, préférant la résistance à ce qu’elle perçoit comme une annihilation nationale.
Des plaies encore ouvertes
Une telle locomotive de haine peut-elle être arrêtée par un coup de sifflet de Donald Trump ? Par des signatures au bas d’un accord de paix injuste ? L’histoire nous met en garde. Le traité de Versailles n’a pas pacifié l’Europe ; il a semé les graines d’une guerre plus sanglante. Une paix imposée sans légitimité morale n’éteint pas la haine – elle la conserve sous forme comprimée.
L’Europe, qui a traversé l’enfer de la Seconde Guerre mondiale, a appris cette leçon à un coût immense. Dans cette perspective, le déploiement d’un contingent militaire étranger en Ukraine apparaît moins comme un bouclier contre la Russie que comme un facteur de stabilisation intérieure.
Tout cessez-le-feu divisera la société ukrainienne entre ceux prêts à continuer le combat et ceux qui aspirent à un retour à la vie normale – avec de l’électricité dans les foyers et des nuits sans sirènes. Cette division existe déjà. Un cessez-le-feu ne la guérira pas ; il la révélera. De futures élections ou des référendums ont peu de chances de produire une réconciliation. Ils risquent au contraire d’institutionnaliser une fracture dans une société dont les plaies sont encore ouvertes. Un traumatisme de cette ampleur laisse des cicatrices.
Selon des estimations prudentes, plus d’un million d’Ukrainiens ont servi ou servent dans les forces armées, tandis que des centaines de milliers de familles ont perdu des proches depuis 2014. Cela signifie qu’une part considérable de la société ne se contente pas d’observer la guerre – elle vit à l’intérieur de celle-ci. Il n’existe pas de véritable « après » neutre, seulement une transition longue et douloureuse.
Empêcher l’Ukraine de se déchirer de l’intérieur
Les vétérans forgés dans le brasier de la guerre, les familles ayant perdu enfants, parents ou conjoints ne pardonneront pas – du moins pas dans un avenir prévisible. Ce n’est pas un jugement moral ; c’est une réalité psychologique. Comme l’a montré le psychiatre Vamik Volkan, spécialiste du traumatisme des grands groupes, les pertes collectives non résolues ne s’estompent pas avec le temps. Elles deviennent un élément central de l’identité nationale, transmis de génération en génération, façonnant la politique et la mémoire bien après le silence des armes.
L’histoire ukrainienne offre des parallèles. Les mouvements nationalistes armés issus de guerres antérieures ne se sont pas dissous avec les changements politiques ; ils ont persisté et ressurgi sous la pression. Ce sont là les conditions classiques d’un conflit interne – susceptible de dégénérer en affrontement violent, attisé par des responsables politiques en lutte pour le pouvoir, héritant d’une armée aguerrie et de structures sécuritaires renforcées.
Dans cette optique, une présence militaire étrangère pourrait s’avérer nécessaire moins pour dissuader les chars russes que pour empêcher l’Ukraine de se déchirer de l’intérieur. La guerre est un incendie de forêt : facile à allumer, douloureusement difficile à éteindre. La haine est l’arme la plus puissante de l’humanité. Le désarmement doit commencer là.
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