C’est au 27e étage de la Tour Montparnasse que Gaël Varoquaux et ses équipes développent des algorithmes robustes d’intelligence artificielle au profit d’entreprises. Une spécificité majeure distingue leur approche puisque ces outils numériques sont proposés en open source. Gaël Varoquaux, chercheur et homme de conviction, contribue à faire émerger un monde fondé sur les communs numériques, ces ressources logicielles dont l’amélioration et l’évolution sont déterminées par la communauté des utilisateurs.
Geek social
Ancien moniteur de voile, il assume pleinement l’influence de l’état physique sur la performance. « Si quelqu’un a peur, froid, faim, il n’y arrivera pas », affirme-t-il sans détour. De même pour la dimension affective : « Il faut légitimer les difficultés de chacun. » Une sensibilité qu’il insuffle au quotidien, de sa manière empathique de s’exprimer à sa vision du fonctionnement d’une équipe. « La vie n’est jamais simple, même pour ceux qui le cachent », rappelle-t-il. Dans la foulée, il embrasse le dicton « mens sana in corpore sano » [« un esprit sain dans un corps sain », ndlr]. « Je veux combattre l’image du scientifique englué toute la journée devant son écran », tonne-t-il.
« Je veux combattre l’image du scientifique englué toute la journée devant son écran »
Tous les matins, il pédale d’Antony à Paris, « à fond », pour arriver en pleine forme au bureau. Pour espérer le rattraper, mieux vaut tenter sa chance un samedi matin à la salle d’escalade. Le sport s’accompagne aussi d’horaires de sommeil fixes. Malgré des missions prenantes, souvent prolongées par de nombreuses prises de parole, se coucher avant minuit et se lever à 7 heures exige de savoir lâcher prise. « Sinon, on se fait bouffer. »
Pour cette raison, il choisit « de laisser ses cofondateurs gérer la levée de fonds de Probabl ». À la clé, 13 millions d’euros en seed funding, assortis du soutien renouvelé de Mozilla Ventures et de la French Tech Souveraineté.
Les dangers de l’invisibilité
À notre insu, les logiciels libres font déjà partie intégrante de notre quotidien. « Il suffit de regarder le mode d’emploi d’un four à micro-ondes [pour y repérer les composants en open source, ndlr] ». Fils de chercheur, Gaël Varoquaux alerte sur les effets pervers de cette invisibilisation, dont les premières victimes restent les concepteurs eux-mêmes : « Des personnes géniales mais modestes ». Aucune chaîne de valeur économique ne les rémunère à la hauteur de leur contribution. Une réalité d’autant plus dure à avaler que l’IA continue de faire le buzz et de « fasciner jusqu’à invisibiliser d’autres technologies. »
La bibliothèque de machine learning la plus utilisée au monde, Scikit-learn, s’est progressivement consolidée, d’abord, grâce à un consortium, puis par une entreprise, Probabl, qui alimente et structure ledit consortium. À mesure qu’une communauté se fédère, la gestion du commun numérique se complexifie. Le raisonnement est simple : plus le nombre d’utilisateurs augmente, plus les signalements de dysfonctionnements augmentent en retour. « Le succès de Scikit-learn était éreintant, confie-t-il. Tous les matins, on se levait avec plus d’e-mails [pour signaler des bugs]. Un phénomène caractéristique des logiciels libres, où « le burn out est un vrai sujet. » La situation n’est pas sans rappeler celle de Wikipédia, la ressource la plus fiable en matière d’intelligence collective. Pour valoriser les contributions de chacun, les employés de la fondation de Jimmy Whales « travaillent avec une abnégation qui en devient épuisante. »
« Le burn out [chez les codeurs de logiciels libres] est un vrai sujet »
Progression écosystémique
Une des casquettes de Gaël Varoquaux au sein de Probabl consiste précisément à sensibiliser « le haut de la société », depuis les dirigeants, qui apprécient son franc-parler, aux institutions concernées par ces enjeux. L’open source, inscrit dans un schéma économique clair, permettrait de mutualiser des coûts, tout en offrant aux entreprises, la possibilité d’effectuer des choix numériques raisonnés et de ne plus être captives de leurs fournisseurs. En s’affranchissant des mécanismes de lock-in, elles s’ouvriraient à une concurrence plus saine, où les partenariats se construisent sur la qualité et la cohérence des prestations.
L’open source […] permettrait de mutualiser des coûts, tout en offrant aux entreprises, la possibilité […] de ne plus être captives de leurs fournisseurs
Avec Probabl, un rêve de passage à l’échelle se dessine en filigrane. Si la bibliothèque Scikit-learn permet déjà aux organisations de tirer davantage de valeur de leurs données et de mener plus efficacement leurs missions, Gaël Varoquaux souhaite que « d’autres individus, peut-être sous représentés, s’emparent des logiciels libres. » Autant de communautés ou de pays en développement qui pourraient, en accédant à plus d’outils de data science, « devenir [encore] plus acteurs de leur destin. »
Science en conscience
Avec Gaël Varoquaux, le sujet de la recherche s’aborde toujours avec nuance. La recherche fondamentale doit pouvoir avancer librement. « Le laser fut appelé une solution en quête de problème », rappelle celui qui a consacré sa thèse au sujet. La recherche publique, financée par l’impôt, doit déblayer des terrains qui « s’envisagent mal dans une économie marchande ou qu’il serait dangereux d’associer à des objectifs commerciaux. » Pour autant, il met en garde contre le risque de la tour d’ivoire, depuis laquelle les problèmes ne seraient appréhendés que par le petit bout de la « lorgnette technologique. » C’est justement la « proximité avec le monde socio-économique » qui l’a attiré vers l’Inria. Dans cette même logique, Probabl défend l’idée que « la data science prend sens au sein de l’organisme dans lequel elle s’incarne. »
Lorsqu’il s’agit de démocratiser des solutions auprès du plus grand nombre, l’avancée technologique n’est pas une fin en soi. Dans le cas de l’intelligence artificielle générative, il observe que « les LLM avaient été tirés en avant sans but précis. Dès la mise en ligne de ChatGPT, les individus se sont emparés de la tech, alors qu’elle n’avait pas été conçue pour résoudre un problème en particulier. » Il y décèle le danger d’ »amener des solutions sans avoir suffisamment de recul sur les problèmes. » Ce paradoxe se cristallise dans nos pratiques de communication au quotidien. La possibilité d’envoyer un nombre infini de messages, mails, textos de manière immédiate règle-t-elle réellement nos problèmes de communication ? Le directeur de l’équipe Social Data esquisse un sourire : « Nous avons affaire à des humains. Plus on envoie de messages, moins ils ont de contenu. »
L’IA à l’œil
« On parle trop de l’IA », affirme Gaël Varoquaux. Si l’ancien professeur d’Arthur Mensch, fondateur de la décacorne Mistral, se félicite des dernières avancées, il n’en demeure pas moins réservé. « L’IA tord le monde sacrément. » Pour preuve, il évoque la capitalisation en Bourse de Nvidia, qui, en octobre 2025, « a dépassé les 5 000 milliards de dollars, surpassant le PIB de la France et de l’Allemagne », selon Les Échos. De tels montants font émerger le risque qu’une poignée d’acteurs se retrouvent en mesure d’ »acheter ce qui ne devrait pas pouvoir l’être. » Une inquiétude nourrie par les relents autoritaires contemporains. Mais aussi une dérive qui n’est pas sans lui rappeler un de ses films préféré, Jouer avec le feu avec Vincent Lindon, un récit nuancé où un fils bascule progressivement dans le fascisme.
À ses yeux, agréger toujours plus de technologie n’est pas la solution. Deux agents d’IA navigant sur un même site, mais issus d’entreprises différentes, « relèvent plus d’une forme de guerre commerciale » que d’un réel progrès.
L’erreur est humaine
Celui qui, enfant, démontait des téléphones rappelle que toute innovation s’inscrit dans un « continuum socio-technologique », qu’il faut s’attacher à comprendre dans toute sa complexité. « Le moteur thermique a soutenu le développement technologique et la croissance économique des 150 dernières années… tout en contribuant au réchauffement climatique », observe-t-il. Le chercheur garde en tête que « la société réagit, s’adapte et s’hybride avec la tech. » Alors que les réseaux entretiennent une économie de l’attention, il demeure lucide : les usages technologiques finissent toujours par « répondre aux faiblesses humaines. »
« On ne cerne un problème que lorsqu’on l’a soi-même compris. » C’est aussi pour cette raison que le manager, qui avoue volontiers une « love-hate relationship » du management, s’efforce de continuer à coder. Quitte à avancer moins vite que d’autres informaticiens plus aguerris. Il y voit un moyen de ne pas « décrocher des réalités terrain » ou de « devenir un chef hors-sol, comme on en voit tant. »
« La solution au réchauffement climatique ne sera pas uniquement technologique, mais également comportementale »
Éco-anxieux assumé, il estime que « la solution au réchauffement climatique ne sera pas uniquement technologique, mais également comportementale. » La modélisation de systèmes doit s’accompagner d’une connaissance approfondie des contextes, notamment dans les projets d’industries 4.0 ou encore de smart cities. « Toute décision importante embarque des valeurs sociales, sociétales, de bénéfice, d’arbitrage, de compromis ou encore de risque. » Sur un sourire chaleureux, l’expert en valorisation des données conclut : « La décision automatique parfaite n’existe pas. Il faudra toujours revenir à l’humain. »
Alexandra Bui
Les autres personnalités 2025 choisies par les rédactions de Décideurs :
– Décideurs Juridiques : Isabelle Jégouzo, directrice de l’Agence française anticorruption
– Décideurs RH : Nadia Ghodhban, ou la tisseuse de lien
– 100 Transitions : Julia Faure, coprésidente de Mouvement Impact France
– Décideurs Corporate Finance : Arthur Mensch, Mistral gagnant
– Décideurs Patrimoine : Maud Caillaux