Coproduction de l’Opéra-orchestre de Montpellier, le « Falstaff » de Verdi, mis en scène par David Hermann et dirigé par Michael Schønwandt, aura mis six ans pour enfin être joué. Il est encore donné ces vendredi, dimanche et mardi prochains, à l’Opéra-Comédie. Foncez, c’est un régal !
« Tout dans le monde n’est que farce. » Cela ferait un commentaire assez juste, quoique passablement désillusionné, de la marche du monde, mais c’est bien sûr la morale répétée, enjouée, crépitée, à la fin de Falstaff. « Tutto nel mondo è burla. » C’est une fugue ; ce qui, par les temps qui courent (à notre perte), tombe à pic et ne se refuse pas : mais oui, fuyez un instant cette actualité pas drôle et offrez-vous cette régalade lyrique et bouffonne encore donnée trois fois (ces 9, 11 et 13 janvier) à l’Opéra-Comédie, à Montpellier !
Six ans de réflexion
Annulée une première fois en mars 2020, une seconde en janvier 2021 à cause de la pandémie de Covid-19, cette coproduction de l’Opéra-orchestre national de Montpellier et du Staatstheater Nürnberg se sera fait attendre. On a bien fait de patienter mais surtout, plus sérieusement, ses initiateurs et ses acteurs ont eu raison de ne rien lâcher : leur Falstaff est une réussite éclatante… et (on n’y échappera donc pas) parfaitement raccord avec le temps présent !
C’est du reste le premier pari de la mise en scène initialement signée David Hermann et reprise par son assistant Jean-Paul Guilois (sans modification majeure) que d’actualiser l’intrigue de l’opera buffa de Giuseppe Verdi (livret d’Arrigo Boito), créé en 1893. Oubliez l’Auberge de la Jarretière (mais, allez, gardez la jarretière), c’est au pied d’une barre d’immeubles à l’architecture démodée, devant une épicerie-snack, que l’on découvre Falstaff et ses comparses Bardolfo et Pistola. Création de Jo Schramm, le décor en “aggloméré massif” (dix tonnes, tout de même !) impressionne par sa réalité, sa physicalité même, et sa modularité : escamotable pour partie vers les cintres et monté sur un plateau tournant, il cache, au verso, un intérieur de villa design, avec bureau-bibliothèque à l’étage et salon au rez-de-chaussée, ouvrant sur la piscine en terrasse (final touch : la Porsche 911 garée non loin).
Ainsi, notre sybarite vaniteux et impécunieux nous apparaît-il du côté des classes laborieuses. Pour se refaire, et renouer avec l’autre rive de la fortune, il entreprend de séduire deux riches femmes mariées de sa connaissance, Alice Ford et Meg Page. Sûr de lui, et pas qu’un peu, il leur fait porter la même déclaration de flamme, mais son stratagème fait, si l’on ose dire, long feu et, furibardes, les bourgeoises décident de se venger. Dans le même temps, Bardolfo et Pistola, mécontents d’avoir été par lui congédiés, ont révélé à Ford, le mari de l’une d’elles, le projet de leur ancien maître ; lui aussi décide de corriger cette fripouille.
Irrésistible loufoquerie
Et quelle fripouille ! Loin du vieil ogre bedonnant et paillard ordinairement mis en scène, Falstaff est ici un dandy dans la force de l’âge, hâbleur, cynique et truculent. Le baryton Bruno Taddia, qui doit prendre le rôle depuis six ans, ne l’a pas qu’en bouche, ni qu’en gorge : il le tient à un niveau cellulaire, voire atomique. D’emblée, non content de se balader et, partant, de nous régaler dans les acrobaties que lui a réservées la partition de Verdi (ah, L’onore ? Ladri !, du premier acte), il lui insuffle une énergie démente et lui confère une expressivité brindezingue qui entraîne l’opéra-bouffe du côté de la screwball comedy (la comédie loufoque de l’âge d’or de Hollywood, à l’humour burlesque, au rythme enlevé et aux dialogues vifs). Enfin, bref, il est désopilant, irrésistible, génial !
La distribution est au diapason : déchaînée, spirituelle, coruscante. Ainsi, incarnées par Angélique Boudeville (Alice Ford) et Marie Lenormand (Meg Page), les bourgeoises ne sont pas dupes, mais futées et complices, et si la première a vocalement plus à défendre, et brille, la seconde fait autant d’étincelles par ses mimiques hilarantes. Loïc Felix et David Shipley, qui incarnent les laquais, sont équitablement épatants dans le contre-chant et le sur-jeu. Les jeunes tourtereaux joués par Kevin Amiel et Julia Muzychenko bouleversent au-delà de la technique attendue et de la joliesse espérée sur leurs airs, Dal labbro il canto estasïato vola pour l’un, Sul fil d’un soffio etesio pour l’autre. Kamelia Kader a beaucoup à faire avec son rôle d’intermédiaire ambiguë aux nombreux changements de registres et Yoan Le Lan, dans celui plus secondaire de Caïus, y réussit à tout donner. Enfin, Andrew Baryton, alias Ford, personnage-miroir de Falstaff, offre à cette production l’un de ses moments les plus forts : tandis qu’il s’abandonne à la douleur de sa jalousie sur È sogno ? o realtà, un mapping sur les murs de la barre d’immeubles souligne par ses distorsions le trouble de sa vision du monde.
On n’oublie pas, bien sûr, Michael Schønwandt, qui retrouve les musiciens montpelliérains qu’il a dirigés pendant huit ans : sous sa baguette magique, l’orchestre fait preuve de trésors de légèreté et de subtilité et c’est un bonheur de tous les instants.
Ainsi, le mâle aimé sera-t-il mis en boîte dans sa masculinité outrancière, un peu piquette, un peu enivré. Mais, intelligence de cette œuvre autant que de cette version, c’est « [son] esprit qui crée l’esprit aux autres ». Qu’il est heureux d’ainsi en jouir enfin !