Le postimpressionnisme ? On en connaît les têtes d’affiches : Van Gogh, Gauguin, Cézanne, Seurat. On connaît moins sa richesse et sa diversité. Loin d’être un mouvement unifié, il se présente plutôt comme une nébuleuse de tendances nées dans le sillage de l’impressionnisme, à partir des années 1880. Une nouvelle énergie anime alors les ateliers : les artistes partagent l’envie de renouveler la peinture sans la trahir, en dépassant les propositions impressionnistes. Leurs tableaux se reconnaissent à des audaces communes : travail de la touche fragmentée, exaltation de la couleur pure, préoccupations de structure et de composition novatrices. 

Pointillisme, synthétisme, symbolisme… autant de pistes et de recherches esthétiques. Paul Signac, dans son traité de 1899, D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, pose les jalons d’une méthode rigoureuse, presque scientifique – une peinture construite, cérébrale. L’émotion, oui, mais tenue par le dessin. Et pourtant, malgré cette ambition théorique, le postimpressionnisme reste mal aimé. Trois expositions viennent heureusement réveiller ses formes et ses forces – et redonner à ce courant éclaté sa cohérence profonde et sa pleine vitalité. 

Richesse de la collection au musée Lambinet de Versailles

Ce sont les yeux de Fernande et Marcel Guy qu’on emprunte, en entrant dans les salons feutrés du musée Lambinet, à Versailles. La cinquantaine d’œuvres issues de leur legs, offert au musée en 2004, tracent un itinéraire sensible à travers les visages multiples du postimpressionnisme. Les toiles et dessins réunis couvrent près d’un demi-siècle de création, de 1880 à 1929, et offrent un tour de France poétique : des quais parisiens aux falaises de Bretagne, en passant par les bords de la Seine ou les champs normands. 

D’une salle à l’autre, la palette change, les styles sont différents, mais les obsessions restent les mêmes : dompter la lumière, modeler et structurer la couleur. Aux côtés de Paul Signac et Maximilien Luce, figures bien installées, s’imposent Gustave Loiseau, Henry Moret ou Maxime Maufra – peintres phares de la Belle Époque, aujourd’hui relégués aux marges de l’histoire de l’art.Le pointillisme irrigue bon nombre de ces toiles, sans pour autant s’imposer comme dogme. Il cohabite avec des touches plus libres, plus fondues, parfois symbolistes. 

L’exposition révèle aussi des natures mortes, un rare nu, des esquisses, comme autant de preuves que ce mouvement n’a jamais cessé d’être multiple. Le parcours est aussi celui du regard du couple Guy. Collectionneurs « modernes classiques », amoureux autant du mobilier XVIIIe que des ciels de Gustave Loiseau. Ils ont constitué, œuvre après œuvre, une collection mêlant sans hiérarchie grandes signatures et talents oubliés, portée par la seule force du tableau. 

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Passion postimpressionniste. Histoire d’une collection, musée Lambinet, Versailles, jusqu’au 2 mars 2026. 

Signac, du noir à la couleur  : la leçon du dessin

« Le Phare de Groix » (1925), aquarelle de Paul Signac.

« Le Phare de Groix » (1925), aquarelle de Paul Signac.

© AP/STUDIO SEBERT

Et si le noir était une couleur  ? À la Galerie de la Présidence, Paul Signac (1863-1935) délaisse un instant ses éclats chromatiques pour plonger dans les ombres. L’exposition explore une facette plus secrète du peintre : celle du dessinateur méticuleux, fasciné dès 1884 par les noirs de Georges Seurat, dont il collectionna jusqu’à soixante-six dessins. « Les plus beaux dessins de peintre qui soient », confiera-t-il. Il en étudie fiévreusement la technique, s’essaie au crayon Conté, travaille les contrastes. 

Le noir devient pour lui un laboratoire. Trente œuvres sont ici réunies, parmi lesquelles cinq grands lavis à l’encre et un bijou rarissime : La Promeneuse au manchon, dessin de Seurat ayant appartenu à Signac, étude pour Un dimanche à la Grande Jatte. Lavis, encres, aquarelles, dessins : tout ici montre que Signac, célébré pour ses pointillés colorés, n’a jamais cessé de revenir à la charpente du noir et blanc. Son monumental Pont des Arts (1925), en lavis monochrome, incarne cette étape silencieuse et nécessaire avant l’entrée en couleur.

Nourrie par la lecture du critique d’art John Ruskin, dont il voulait traduire The Elements of Drawing, cette pratique devient bien plus qu’un exercice préparatoire. C’est un carnet de bord visuel, une méthode de composition intérieure. Après 1920, l’aquarelle prend le relais : fluide, rapide, libre. Elle lui permet de saisir le mouvement d’un port, le frémissement d’un mât, l’humeur d’un ciel. Mais avant de faire danser les couleurs, l’exposition dévoile la partition invisible : celle qui, en noir et blanc, compose la musique du tableau.

Signac, du noir à la couleur, Galerie de la Présidence, Paris 8e, jusqu’au 15 février 2026. 

Bridget Riley, l’héritière du néo-impressionnisme à Orsay 

Au musée d’Orsay, le parcours intitulé «  Bridget Riley. Point de départ  » offre un fascinant contrepoint contemporain à ces retours vers la fin du XIXe siècle. Qui aurait imaginé que Bridget Riley, figure anglaise de l’art optique née en 1931, se revendique héritière de Georges Seurat ? Et pourtant, l’artiste considère le maître du pointillisme comme son «  mentor ». L’étude de Seurat a littéralement fondé la démarche de Riley qui, en copiant le maître, apprend «  à placer et à juxtaposer les couleurs pour créer des effets optiques de vibration  ». 

Dans les salles d’Orsay, le visiteur peut ainsi contempler l’étonnante variation néo-impressionniste peinte par Riley en 1960 d’après Le Pont de Courbevoie, aux côtés de plusieurs de ses abstractions géométriques des décennies suivantes. Son œuvre, qu’elle trace des ondulations arc-en-ciel sur une toile immense ou des grilles hypnotiques en noir et blanc, prolonge indéniablement l’héritage visuel des néo-impressionnistes. 

Bridget Riley. Point de départ, musée d’Orsay, Paris 7e, jusqu’au 2 février 2026.