l’essentiel
Impossible de passer à côté de l’empreinte qu’elle est en train de laisser dans ce département qu’elle aime tant. À Nègrepelisse, l’artiste tarn-et-garonnaise Émilie Prouchet-Dalla Costa enchaîne les projets de sculptures monumentales. Après « Voyage au cœur du sein », elle s’apprête à, de nouveau, investir la ville de Montauban dans des proportions ahurissantes.
Elle a acheté ses premiers chalumeaux alors qu’elle n’était qu’une ado. Depuis, cette flamboyante artiste n’a eu de cesse de dompter l’impensable. À Nègrepelisse, Émilie Prouchet-Dalla Costa, 41ans, s’impose comme une sculptrice monumentale. On lui doit notamment Le Puits, installée dans sa commune chérie, Les Flèches d’Héraklès archer, à Montauban, ou encore « Voyage au cœur du sein », cette visite immersive et surdimensionnée prônant le dépistage du cancer, qui a déjà écumé pas moins de 50 villes en France.
« Ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir les gens s’approprier mes œuvres. Je sais que de plus en plus d’amoureux se donnent rendez-vous devant Les Flèches, peut-être en pensant qu’il s’agit d’une allusion à Cupidon, mais qu’importe. Je remarque aussi que pendant le marché du samedi, certains commerçants accrochent leurs vêtements dessus, ça me fait plaisir car c’est à cela que l’on voit qu’une œuvre est réussie : les gens se l’approprient. »

On lui doit notamment Le Puits, installée dans sa commune chérie, Les Flèches d’Héraklès archer, à Montauban, ou encore « Voyage au cœur du sein », cette visite immersive et surdimensionnée prônant le dépistage du cancer, qui a déjà écumé pas moins de 50 villes en France.
DDM – MANUEL MASSIP
En l’observant évoluer dans son gigantesque atelier où la forge, les cisailles, plieuses et autres rouleuses à galets sont ici chez elles, on pourrait croire qu’il est aisé d’apprivoiser des tonnes de métal. En même temps, elle n’a besoin que de son carnet crayonné qu’elle seule est en capacité de décrypter.
« Je pense que c’est ce choc qui m’a conduit à vouloir maîtriser le feu »
« Je suis très longue à la réflexion et j’en sors des m… ds (rires) ! Parfois, ça m’empêche de dormir car c’est aussi un saut dans le vide, même si cette angoisse est motrice… Alors je vais marcher avec mes chiens, surtout sans téléphone. Je cherche mes sculptures comme d’autres cherchent les champignons. Car si on commence à fouiller sur Internet, inévitablement, on copie, même sans le vouloir. Et une fois que j’ai l’œuvre dans ma tête, je dessine juste les proportions. Si on se rate là-dessus pour une sculpture monumentale, c’est dramatique. Plus l’œuvre est simple, plus l’harmonie est complexe à trouver », lâche celle qui entretient un rapport quasiment charnel à l’étincelle. « Le métal, j’y suis arrivée par la flamme. Pour moi, le feu a surtout été un moyen de tomber amoureuse du métal. J’aime profondément l’acier, son odeur et même, les traces incrustées qu’il laisse sur mes mains. Rudy Ricciotti dit que l’architecture est un sport de combat, pour moi, c’est pareil : je me bats avec la matière. »
Bientôt une statue XXL en hommage à Nanou Poujol
Elle n’est pas vraiment branchée dates. On va donc se concentrer sur l’avenir puisqu’Émilie Prouchet-Dalla Costa aborde 2026 avec un défi inédit : réaliser une statue de 8 mètres de haut pour 12,80 m de large qui trônera d’ici quelques mois à Montauban. Le mandataire de ce projet hors-norme n’est autre que le promoteur immobilier Gérard Poujol qui a souhaité rendre hommage à sa défunte épouse, Danielle surnommée « Nanou ».
Il a ainsi sollicité l’artiste de Nègrepelisse pour redonner vie à l’armature de l’ancienne halle des parapluies Ligou, installée jusqu’en 2004 sur la place Prax-Paris, à Montauban. Vingt ans que ces tubes d’acier sommeillaient sous un tas de ronces de la zone nord. Ils sont désormais entre de bonnes mains, déjà façonnés en formes de cœur, tel un clin d’œil à cette union qui a aussi contribué à esquisser le Montauban d’aujourd’hui. « C’est bien connu : derrière chaque grand homme se cache une grande dame », sourit Émilie Prouchet-Dalla Costa en référence à Nanou Poujol.
« Dans le contexte actuel d’un monde qui se déchire, amener de l’amour et de l’espérance, ça ne fera pas de mal. Alors oui, c’est une lecture un peu mièvre mais en même temps, pourquoi toujours proposer des concepts chiants ? Les cœurs, ça parle à tout le monde », poursuit celle qui est en train de dompter entre 12 et 15 tonnes d’acier. D’ici peu, cette gigantesque sculpture intitulée « Les Cœurs de Geda » trônera sur l’un des ronds-points de Montauban puisque Gérard Poujol s’est engagé à l’offrir à la Ville.
Faut-il y déceler un lien avec cet incendie qui a ravagé la propriété familiale alors qu’Émilie Prouchet-Dalla Costa n’était âgée que de 10 ans ? « Il y avait des flammes de 30 mètres de haut, c’était vraiment impressionnant. Je pense que c’est ce choc qui m’a conduit à vouloir maîtriser le feu. » Alors sûrement de manière totalement inconsciente, la fille d’agriculteurs s’est prise de passion pour tous ces fers à souder et ces meuleuses qu’elle dénichait sur la ferme de ses parents. « Ils auraient bien aimé que je révise un peu plus mon bac… »
« Nègrepelisse, c’est le centre du monde »
C’est ce qu’elle a fait mais entre deux de ses premières sculptures : un Péruvien d’1 mètre de haut et une Lili Marlène d’1,50 mètre. « J’avais tordu des tuyaux en cuivre pour sa chevelure, rigole-t-elle. Mais on sent déjà une certaine patte sur la manière d’aborder les formes. Il y a toujours eu ce côté haché, saillant, voire tranchant. » Là encore, ne serait-ce pas une analogie avec cette générosité doublée d’une certaine intransigeance ? « Je ne suis pas quelqu’un de facile, j’ai un gros caractère », concède Émilie Prouchet-Dalla Costa.

Ici, elle sculpte l’armature de l’ancienne halle des parapluies Ligou, à Montauban.
DDM – MANUEL MASSIP

Cette œuvre, la plus grande jamais réalisée, est une commande du promoteur Gérard Poujol.
DDM – MANUEL MASSIP
C’est peut-être aussi ce tempérament de feu qui l’a poussée à plaquer l’université de Toulouse-Mirail où elle officiait comme professeure d’arts plastiques entre 2015 et 2022. Elle est comme ça, Émilie Prouchet-Dalla Costa. Tellement entière qu’elle a cru – naïvement ? – qu’elle pourrait changer la donne en s’engageant en politique comme conseillère municipale auprès de son copain d’enfance, le maire Morgan Tellier. Mais face à la tectonique des plaques de l’administration française, la jeune élue en charge des questions agricoles a du mal à cacher une certaine forme de désillusion. « Je suis un peu déçue mais je ne lâche pas l’affaire ! » Étonnant, la connaissant. D’autant plus qu’au regard du contexte actuel de la dermatose nodulaire, la fille et sœur d’éleveurs se dit « très, très remontée », notamment contre le Mercosur. « Ça va buter tout le monde agricole ! », bouillonne-t-elle.
Pour la faire redescendre, une seule solution : lui servir un thé à savourer face « à cette vilaine plaine orientée vers les collines de Montricoux ». « C’est comme Dali avec la gare de Perpignan : je suis née ici, c’est comme ça. Nègrepelisse, c’est le centre du monde. »