Publié le10/01/2026 à 07h00

Temps de lecture : 17 mins

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Après presque trois ans à servir l’église, Nathalie* a réussi, non sans mal, à quitter Shincheonji. C’est sous couvert d’anonymat qu’elle a accepté de nous raconter son expérience au cœur de cette structure religieuse dont elle dénonce aujourd’hui l’opacité et les méthodes de manipulation.

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Le premier souvenir de Nathalie remonte à ses 18 ans, quand elle rencontre l’ami d’une amie et lui confie ses questionnements au sujet de la Bible. Nathalie est chrétienne et souhaite se rapprocher de Dieu : « Je suis quelqu’un qui cherche vraiment la vérité ultime », affirme-t’elle. Tout juste majeure, elle commence à prier avec le jeune homme et assure qu’à cette période, leurs échanges sont tout à fait normaux et ne comportent « pas forcément de sonnette d’alarme ». 

Un jour, cet ami l’invite à une conférence en ligne : « Je ne savais pas dans quoi je m’embarquai […], il ne m’avait pas très bien expliqué de quoi il s’agissait. Je me connecte sur le lien et il y a une personne qui parle. Au début, il y a d’abord un appel puis ensuite une prière qui est faite par quelqu’un qui s’appelle l’évangéliste ». Après cette introduction, Nathalie indique être présentée à celui que l’église de Shincheonji appelle « l’instructeur », chargé de donner « la leçon » : « Il nous a expliqué comment lire la Bible à travers certains grands axes. J’ai trouvé ça très intéressant mais à peine la conférence finie […] que je reçois un message sur WhatsApp d’une fille que je ne connais pas et qui m’envoie un autre lien ». 

"Je me connecte sur le lien et il y a une personne qui parle. Au début, il y a d'abord un appel puis ensuite une prière qui est faite par quelqu'un qui s'appelle l'évangéliste"

« Je me connecte sur le lien et il y a une personne qui parle. Au début, il y a d’abord un appel puis ensuite une prière qui est faite par quelqu’un qui s’appelle l’évangéliste »

© France 3 PIDF

Après avoir cliqué sur ce lien, Nathalie se retrouverait face à face avec une « évangéliste » qui lui pose de nombreuses questions sur sa vie privée, sa spiritualité et sa famille : « Je réponds à ses questions et après elle me dit que je vais commencer des cours bibliques qui vont durer 8 mois. Elle m’explique que ce sera 3 fois par semaine et que ça durera 1h30 voire 2h maximum et elle me demande si ça m’arrange ». 

Nathalie, qui pensait simplement assister à un séminaire se serait, selon elle, retrouvée prise dans l’engrenage, accepte de suivre les cours et envoie même sa carte d’identité : « J’ai trouvé ça un peu bizarre mais comme ils se présentent comme une académie je projetais ça dans un cadre scolaire, un peu comme quand tu t’inscris à l’école ». Cette inscription signe le début de la descente aux Enfers pour la jeune femme. 

Pendant huit mois, Nathalie jongle donc entre la préparation de son baccalauréat et ses cours bibliques : « Ça a commencé à me prendre beaucoup de temps parce qu’une fois que je finissais les cours, directement j’allais sur l’ordinateur pour me connecter. J’étais vraiment moins présente que ce soit dans ma vie scolaire ou dans ma vie familiale ». L’église lui promettrait de lui dévoiler tous les secrets du livre saint, de la Génèse à l’Apocalypse. Mais très vite, son apprentissage aurait pris une autre tournure. 

Nathalie indique ne pas avoir le droit d’échanger avec ses autres collègues pendant les classes : « On avait un groupe Telegram où il y avait les gens de la classe, les évangélistes et l’instructeur mais il était formellement interdit de communiquer entre nous donc de s’envoyer un message personnel après la leçon ». 

Elle raconte que les leçons ne se concentrent pas uniquement sur l’apprentissage biblique. Des cours spécifiques, appelés des « éducations » portent haut les enseignements de Nouveau Ciel, Nouvelle Terre : « Il y a des éducations antipoison pendant lesquelles ils nous disent que les gens sur internet racontent qu’ils sont une secte alors que c’est faux. Dès le tout début on nous dit : « Il ne faut pas aller sur internet, il ne faut aller sur aucune plateforme d’internet, il ne faut pas aller chercher les informations nous concernant sur internet ». Si on a des questions, il faut qu’on les fasse remonter à nos évangélistes parce que chaque personne a une évangéliste assignée qui est chargée de prendre soin de lui ». 

Extrait d'un cours dispensé aux adeptes de Shincheonji

Extrait d’un cours dispensé aux adeptes de Shincheonji

© Droits réservés

Il serait interdit de regarder du « poison » sur internet. Les croyants auraient pour obligation de prendre une capture d’écran et de l’envoyer à leur supérieur hiérarchique s’ils tombent sur un propos peu flatteur concernant l’église sur internet. 

Selon Nathalie, un contrôle se mettrait petit à petit en place dans la vie des initiés, obligés d’effectuer un entretien avec leur évangéliste à chaque fin de leçon et de se confier à chaque changement de responsable : »Ils s’assurent qu’on change d’évangélistes tous les 2-3 mois. À chaque nouvelle personne il fallait « vider le bol » c’est-à-dire se confier. Si le bol est plein, on ne peut pas recevoir la parole de Dieu. Donc il faut se vider et vider ça veut dire raconter ta vie et tout ce que tu fais à ton évangéliste ». 

Nathalie, stressée par son baccalauréat et ses cours bibliques en ligne affirme en faire part à sa responsable : « Les évangélistes m’expliquent qu’il ne fallait pas se concentrer forcément sur les choses du monde et tout donner pour le Royaume des Cieux. J’étais une personne très ambitieuse au départ, je voulais faire de grandes études mais plus j’écoutais leurs paroles, plus je me disais que ça ne valait rien, qu’il valait mieux que je me concentre sur une parole précieuse ». Les résultats de la lycéenne plongent et les relations avec sa famille se tendent : « Derrière mon ordinateur, je prétendais que je révisais mais j’étais en train d’écouter les cours bibliques. Et comme c’était interdit d’en parler à nos proches […], je vivais un peu une double vie ».

Les cours sont divisés trois parties : l’introduction, le niveau intermédiaire et le niveau apocalypse ou avancé, qui est le dernier niveau, clôturé par une cérémonie de remise de diplômes. À chaque niveau, Nathalie est soumise à un test écrit qu’elle doit passer avec un score parfait et une demande supplémentaire en fin de formation : « On ne peut pas passer du niveau intermédiaire au niveau apocalypse sans avoir ramené quelqu’un, sans avoir évangélisé quelqu’un. Quand on arrive au niveau apocalypse […], c’est là qu’on commence à comprendre que ce ne sont pas des cours bibliques comme les autres ». 

Les "cours bibliques" de Shincheonji se concentrent principalement sur l'Apocalypse

Les « cours bibliques » de Shincheonji se concentrent principalement sur l’Apocalypse

© France 3 PIDF

De fait, Shincheonji ne se concentre vraiment que sur le livre de l’Apocalypse. Un passage spécifique de la Bible souvent rapporté à une possible fin du monde : « Au niveau apocalypse […], ils nous disent réellement qui ils sont. Ils avouent qu’ils sont une église en Corée du Sud et c’est à ce moment-là qu’ils nous disent que leur pasteur, le dirigeant de l’organisation, est le pasteur promis et la personne qui détient les secrets du Royaume des cieux. Ils s’assurent vraiment que tu ne sois pas suspicieux, ils nous font aussi faire un test de personnalité ». Une fois assurés de leur fidélité, les croyants seraient officiellement invités à s’impliquer dans la vie de l’église.

VIDEO TEMOIGNAGE

« Après le niveau apocalypse, c’est ce que j’appelle la descente aux Enfers », murmure Nathalie. « On a ce qu’on appelle la cérémonie des diplômés. C’est un papier qui certifie que l’on connaît bien la Bible, ce qui est assez ironique. Il fallait donner 50 euros chacun pour préparer la cérémonie. On doit signer nos noms dans le « livre de vie » et il faut y mettre toutes nos informations : notre nom, notre âge, celui de nos parents, le nombre de frères et sœurs, si on a une famille croyante et de quelle confession et une adresse ».

Cette cérémonie marque l’intégration officielle du fidèle dans l’église. Finis les cours trois fois par semaine, les nouveaux venus doivent désormais participer chaque matin à une éducation et mener leur vie de jeune croyant au sein de l’organisation.

J’ai coupé les ponts avec pas mal de personnes dans ma famille et même avec mes amis.

*Nathalie

ex-fidèle de l’église de Shincheonji – Nouveau Ciel, Nouvelle Terre

Nathalie quitte son groupe d’étudiants seulement pour en retrouver un autre dans lequel elle est censée mener sa vie de foi. Un nouveau groupe Telegram, une nouvelle cheffe et de nouvelles règles : « En fait, il y a toujours quelqu’un au-dessus de nous pour que tout soit remonté au final à la cheffe de l’église coréenne. Je devais demander l’autorisation si je voulais me couper les cheveux ou partir en voyage ». 

"Je devais demander l’autorisation si je voulais me couper les cheveux ou partir en voyage"

« Je devais demander l’autorisation si je voulais me couper les cheveux ou partir en voyage »

© France 3 PIDF

Comme les autres fidèles, Nathalie adopte également certains codes de la culture coréenne, actuellement très en vogue chez les plus jeunes : « On disait bonjour en coréen, on utilisait le calendrier coréen. Parfois, je ne me souvenais plus de mots en français et il m’est arrivé de me tromper en parlant avec ma famille. Pendant nos évangélisations, on mangeait souvent dans des restaurants coréens. Je me souviens que je dormais souvent à 02h00 du matin car il fallait travailler. On avait toujours ce complexe avec la Corée où ils bossent tout le temps ».

Après plusieurs mois à faire ses preuves, on lui propose un poste de cheffe de cellule. Son nouveau travail consiste désormais à s’occuper d’un groupe de fidèles et c’est à travers cette expérience qu’elle entre dans l’arrière-cour qu’elle décrit comme peu reluisante de Nouveau Ciel, Nouvelle Terre.

Pour devenir une cheffe parfaite, la jeune croyante suit une nouvelle formation avec des éducations adaptées à son nouveau rôle : « Là, il y a eu un petit déclic. Il y avait tellement de choses qui n’allaient pas ».

Elle apprend que tous les groupes de nouveaux étudiants seraient composés à moitié, ou plus, de personnes déjà membres de l’église pour donner l’illusion d’une forte activité : « Tous les autres se connaissent et sont déjà membres de l’église. Ce sont eux qui vont crier de grands « Amen ! » à la fin du culte. Ces personnes sont chargées de dissiper les doutes que tu peux avoir au début ». 

Comme tous les autres élèves, Nathalie indique elle aussi avoir dû, au début, former un binôme avec un autre adepte, mais là encore surprise : « Cette autre personne fait déjà partie de l’église. Elle rapporte tout ce que tu lui dis à l’évangéliste. Elle va prendre des screens de vos conversations, de ta caméra pendant les cours pour justifier ta présence, et tout rapporter à l’évangéliste qui orientera ensuite l’instructeur sur le cours à donner pour la prochaine fois afin que tu te retrouves dans les questions abordées ». 

Des méthodes de manipulation qui auraient atteint leur paroxysme lorsque l’église aurait organisé, un jour, une fausse cérémonie des diplômés : « Il fallait que toute l’église soit là. Il y avait bien de nouveaux diplômés mais nous devions également faire semblant de recevoir nos diplômes. Au montage final, toutes les personnes qui ne sont pas de l’église pensent que ce ne sont que des étudiants. C’était bon pour l’image de l’église ». Nathalie affirme également que l’église gonfle régulièrement les chiffres de ses communiqués.

"Il y avait bien de nouveaux diplômés mais nous devions également faire semblant de recevoir nos diplômes"

« Il y avait bien de nouveaux diplômés mais nous devions également faire semblant de recevoir nos diplômes »

© France 3 PIDF

La cheffe de cellule aurait alors questionné ses supérieurs qui assurent faire remonter ces interrogations. Elle n’aura jamais aucune réponse, indique-t-elle. Écrasée entre son affection envers la communauté et un lourd sentiment de culpabilité, Nathalie se tait et encaisse : « Moi, quand j’étais là-bas, j’ai arrêté mes études, j’ai coupé les ponts avec pas mal de personnes dans ma famille et même avec mes amis. Heureusement ma famille ne m’a pas laissée tomber même si elle n’était pas au courant de ce que je vivais ».

Un soir, la jeune fidèle décide de regarder un documentaire intitulé « Au Nom de Dieu : les bourreaux de la foi », retraçant le parcours de quatre chefs religieux sud-coréens. Parmi eux, Lee Man-Hee, le pasteur, le messie et le créateur de l’église de Shincheonji : « Je commence à regarder le premier épisode et je pense que je ne l’ai même pas fini que je suis tombée en larmes. Je me suis effondrée parce que je me suis rendu compte qu’on n’était pas spéciaux. Je me suis rendu compte que j’étais dans une illusion où je croyais être au seul endroit qui apportait la parole divine. J’ai vu qu’ailleurs, des gens faisaient exactement la même chose que nous : la parole de Dieu, les mêmes techniques de manipulation, la même manière d’évangéliser et la même manière d’avoir le contrôle sur nous. Après coup, Nathalie décide de faire des recherches sur l’église de Shincheonji qu’elle nomme désormais sa « secte ».

J’ai vu qu’ailleurs, des gens faisaient exactement la même chose que nous

Nathalie*

ex-fidèle de l’église de Shincheonji – Nouveau Ciel, Nouvelle Terre

Elle clique, lit, écoute tout ce qu’elle trouve, très peu de ressources en français mais elle comprend assez bien l’anglais pour se dire qu’elle est tombée dans un piège : « Je me suis rendu compte que j’avais brisé des liens avec ma famille, avec mes amis et que j’avais perdu du temps. Je n’avais plus d’ambitions dans le monde, je n’avais plus de projet. Toute ma vie, c’était l’organisation ».

Le lendemain, Nathalie décide de prendre les choses en main : « J’ai appelé une des filles avec qui je m’entendais bien là-bas, on pouvait souvent demander l’autorisation pour aller manger ensemble. Je lui ai dit : « voilà j’ai découvert ça et je ne veux plus rien entendre je vais partir, je sais que c’est une secte ». Elle a tenté de me retenir, elle m’a dit de contacter mon supérieur et de lui faire part de mes questions. Je ne voulais pas, je savais très bien que cette discussion n’allait mener nulle part, ils allaient toujours trouver un moyen de me retenir ».

À plusieurs reprises, supérieurs et anciens amis essayent effectivement d’entrer en contact avec Nathalie, raconte-t-elle. Si elle accepte les premiers appels, très vite, elle esquive ses anciens acolytes et se concentre sur sa reconstruction : « J’avais peur, ils avaient mon adresse et des personnes de l’organisation étaient déjà venues chez moi à l’improviste quand je faisais encore partie de l’église ».

"J’avais peur, ils avaient mon adresse et des personnes de l’organisation étaient déjà venues chez moi à l’improviste"

« J’avais peur, ils avaient mon adresse et des personnes de l’organisation étaient déjà venues chez moi à l’improviste »

© France 3 PIDF

Deux semaines après son départ, elle reçoit l’appel de la responsable départementale qui lui propose une dernière discussion durant laquelle Nathalie lui expose toutes ses découvertes. Loin de nier, la cheffe aurait même confirmé certaines de ses craintes selon l’ancienne membre : « Elle m’a dit qu’elle comptait nous dire tout ça plus tard […] après ça, je n’ai plus écouté ». 

Aujourd’hui, Nathalie ferait désormais partie des parias de l’organisation. Elle indique que sa trahison et son prénom sont connus de tous les adeptes, raison pour laquelle, même après plusieurs années, elle préfère conserver l’anonymat. 

Extrait d'une "leçon" dévoilant l'identité des personnes parties de la secte afin de s'assurer qu'aucun adepte n'ait de contact avec eux

Extrait d’une « leçon » dévoilant l’identité des personnes parties de la secte afin de s’assurer qu’aucun adepte n’ait de contact avec eux

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Nathalie est redevenue la brillante étudiante qu’elle était et a réussi à se reconstruire petit à petit, entourée de sa famille. Pourtant, même après plusieurs années, la jeune femme questionne sa spiritualité : « Quand j’ai quitté Nouveau Ciel, Nouvelle Terre, j’en ai beaucoup voulu à Dieu. J’ai juste intégré Shincheonji parce que je voulais me rapprocher de Dieu ».

Comme Nathalie, de plus en plus de fidèles de Shincheonji quittent l’église et accusent l’organisation d’emprise et de dérives sectaires. La Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et lutte contre les dérives sectaires) a d’ailleurs reçu plusieurs dizaines de signalements.

Contactée, l’église de Shincheonji n’a pas souhaité répondre à nos questions.

* Le prénom a été modifié