En Top 14, les matches phares du dimanche soir tournent quasi systématiquement à la correction cette saison. La faute à un manque d’implication des clubs ? Une situation qui pourrait s’avérer préoccupante dans la commercialisation du championnat ?
En 1995, Nelson Mandela avait l’honneur et le bonheur de remettre au capitaine des Springboks, la Coupe Webb-Ellis. Bernard Lapasset, alors président de l’IRB (devenu World Rugby) en profitait pour officialiser l’arrivée dans le professionnalisme du rugby à XV. Trois ans plus tard, la LNR voyait le jour. 30 ans plus tard, le Top 14 est devenu le championnat le plus riche de la planète rugby.
Des matches en «prime» sans suspense
Si le Stade Toulousain-La Rochelle du 29 décembre avait battu un record d’audience (1,02 million de téléspectateurs) celui de dimanche dernier en a fait exploser un autre : 66-0 ! Le RCT, triple champion d’Europe et demi-finaliste du Top 14 la saison dernière, est rentré sur la Rade les valises bien pleines de son déplacement à La Rochelle, l’un de ses concurrents théoriques pour les phases finales, dans ce qui constituait le choc de cette 14e journée de championnat. Un score qui interpelle forcément, surtout que c’est loin d’être une première.
La progression des droits télé du Top 14.
Observatoire du sport business
Alors que ce match du dimanche soir en prime time est la vitrine du championnat, c’est peu de dire qu’il est régulièrement galvaudé. De choc sur le papier, le téléspectateur n’a généralement droit qu’au spectacle du cavalier seul de l’équipe à domicile face à une équipe, au mieux, remaniée qui prend en moyenne 50 points. Ainsi, un seul club s’est imposé à l’extérieur sur ce créneau cette saison, Toulouse à la première journée, quand l’écart moyen est de près de 30 points…
Un diffuseur et des fans qui pourraient s’en agacer
Un constat qui commence sérieusement à faire grincer des dents du côté de Canal +, partenaire historique du championnat de France qui dépense 113,6M € pour diffuser la compétition. Une somme qui montera à 128,7 M€ dès 2027 et qui représente un investissement stratégique majeur pour un acteur qui a perdu les droits de la Ligue 1 et qui a parié sur le ballon ovale pour remplacer le football sur cette sacro-sainte case du dimanche soir.
Si le pari est plutôt gagné avec des audiences tout à fait respectables (autour de 700.000 téléspectateurs de moyenne), on reste toutefois encore loin des chiffres du football époque Canal+ où la moyenne était à 1,5 et les pics à 2,5 millions. Les nombreuses piques lancées en direct à l’encontre des choix du RCT par Eric Bayle, directeur de la rédaction rugby et commentateur vedette de la chaîne, sont un message clair envoyé aux clubs.
Des clubs du Top 14 économiquement en souffrance
Comme un symbole, cette semaine a été officialisée la vente de Paris La Défense Arena invitant le Racing Club à se réinventer dans son stade historique à Colombes. Pour bien des clubs, il est inconcevable de se fâcher avec un diffuseur généreux dont les investissements pèsent lourd dans leur budget, souvent dans le rouge. En effet, selon le rapport de la CCCP (Commission de Contrôle des Championnats Professionnels), 10 clubs sur 14 ont terminé la dernière saison avec un résultat d’exploitation déficitaire et le championnat présentait un déficit d’exploitation cumulé de 64,5 M€. Une situation qui renforce l’importance économique des droits TV qui représentent, en moyenne, plus de 20% des produits d’exploitation des clubs.
Si l’on présente souvent le Top 14 comme un championnat sponsor-dépendant, les droits TV font office d’amortisseur des pertes pour les clubs. Une baisse de 20% et leur déficit structurel s’aggraverait, passant le déficit à près de 95 M€ et rendant le modèle économique du Top 14 collectivement non viable sans perfusion externe.
FFR, LNR, clubs … à qui la faute ?
Les impasses des clubs mettent donc en danger le rugby professionnel. Les clubs préfèrent accuser le calendrier surchargé (Tournoi des six nations, tournées du XV de France, Coupes d’Europe, Top 14 et ses doublons) par les intérêts respectifs (FFR, sponsors, diffuseurs), et souvent contradictoires, des différentes instances plutôt que s’atteler à trouver une solution pour rendre les matches plus accrochés et intéressant pour un public qui risque de se lasser d’un spectacle joué d’avance.
La balle semble être dans le camp de la LNR qui a encore quelques leviers à activer pour améliorer la situation. Sanctionner les impasses, hausser le plafond du salary cap pour étoffer les effectifs voire carrément arrêter les phases finales pour donner un enjeu sportif à toutes les rencontres… Les propositions fusent de toute part mais c’est l’instance qui aura le dernier mot.
Face à la systématisation des impasses des clubs lors des matches majeurs, il va devenir impératif que la Ligue agisse si elle veut éviter une grogne de son partenaire majeur et préserver la valeur commerciale de son produit phare.