Des centaines d’ornithologues convergent vers Montréal depuis vendredi, espérant observer un seul oiseau originaire d’Europe, mais qui vient d’être observé pour la première fois au Canada : le rouge-gorge familier. L’engouement exceptionnel suscité par sa présence illustre bien la popularité de l’ornithologie, mais aussi la passion des amateurs prêts à parcourir de grandes distances pour observer un oiseau rare.

Résidente de l’avenue Rougemont, dans l’est de Montréal, Sabrina Jacob a été la première à observer l’oiseau en question, essentiellement brun, mis à part sa gorge d’une couleur orangé foncé tirant sur le rouge. « Je l’ai observé par hasard en sortant mes poubelles. J’ai entendu un chant que je ne connaissais pas. Il était dans un arbre tout juste à côté de moi. J’ai à peine eu le temps de prendre mon téléphone pour le filmer pendant quelques secondes », a-t-elle expliqué au Devoir samedi matin.

Ne reconnaissant pas l’espèce sur les images, cette amatrice de la faune aviaire a décidé de faire des recherches et de partager ensuite ses images sur la plateforme « eBird ». Ce site Web regroupe des observations d’oiseaux, notamment selon des lieux précis. Il est une référence dans le domaine ornithologique.

Il n’en fallait pas plus pour provoquer un engouement instantané en seulement 24 heures. Samedi matin, des dizaines d’ornithologues munis de jumelles et de caméras avec téléobjectifs observaient patiemment différents buissons, arbustes et arbres dans ce secteur résidentiel paisible, situé entre l’avenue Souligny et la rue Notre-Dame est. Plusieurs y étaient depuis les premières heures du jour.

« Je m’attendais à un phénomène avec cette espèce, mais je ne pensais pas que ce serait aussi intense », laisse tomber Sabrina Jacob, en dressant une table devant chez elle pour servir du café, du chocolat chaud et des bouchées aux très nombreux passionnés accourus en raison de sa simple observation.

« Méga rareté »

Selon l’ornithologue et biologiste Samuel Denault, un habitué de ce genre de rassemblements, plus de 400 personnes se sont rendues sur place uniquement vendredi et samedi. « Je n’ai jamais vu autant de gens se déplacer en si peu de temps. » Lui-même parcourt souvent de grandes distances pour observer des oiseaux qu’on ne voit habituellement jamais ici, comme le pygargue empereur, un oiseau originaire de Sibérie, qui avait été observé en Gaspésie en 2021.

M. Denault précise que dans le cas du rouge-gorge familier, il s’agit de la première observation au Canada et seulement de la quatrième mention de sa présence en Amérique du Nord. Des ornithologues ont d’ailleurs fait la route en partant d’autres provinces et des États-Unis pour espérer le voir. « S’il demeure ici quelques jours, je ne serais pas surpris de voir des gens venir de Californie », souligne Samuel Denault.

Ornithologue amateur et photographe depuis plus de 40 ans, Michel Lord espérait lui aussi samedi voir ce petit oiseau d’à peine 15 grammes. « Quand il y a ce genre de rareté, on rencontre des gens qui viennent de loin, notamment de l’Ontario, des Maritimes ou des États-Unis », confirme-t-il, caméra avec téléobjectif à la main.

« Nous sommes une communauté. Nous sommes plusieurs à nous connaître et on se partage les informations. Pour un oiseau rare, on se déplace pour l’observer. Dans le cas de ce rouge-gorge, c’est un oiseau d’exception, qu’on voit possiblement une seule fois dans notre vie. C’est une méga rareté », ajoute M. Lord.

Voyage extrême

Les rassemblements de passionnés de la faune aviaire se produisent en effet régulièrement lorsque des oiseaux rares sont signalés dans les groupes de discussion ou sur le site eBird. Au cours de l’automne, un viréo à yeux blancs, qu’on retrouve habituellement aux États-Unis, a attiré des dizaines d’amateurs pendant plusieurs jours au Jardin botanique de Montréal. Même chose pour un lagopède des saules observé au printemps 2025 dans la friche voisine du terrain du projet industriel Ray-Mont Logistiques, à Montréal. Cet oiseau est normalement présent dans l’extrême nord du Québec.

Comment un si petit oiseau, présent essentiellement en Europe, a-t-il pu se rendre jusqu’à Montréal ? Tout en tentant de repérer l’individu, certains évoquaient l’idée d’une traversée accidentelle en navire ou dans un conteneur, notamment parce que le Port de Montréal est situé tout près.

Samuel Denault, coauteur du Guide de poche : oiseaux du Québec et du Canada, estime pour sa part que l’individu en question a fait le voyage par lui-même, en traversant l’océan Atlantique. « Le rouge-gorge familier est une espèce résidente dans le sud de la France, mais la population de Scandinavie est migratrice et elle peut voyager sur de grandes distances. Il y a récemment eu un front froid en Europe et ce genre de phénomène peut provoquer des migrations hivernales. »

« D’autres espèces d’Europe peuvent d’ailleurs parfois s’égarer de la même façon en Amérique du Nord », explique-t-il, en citant le cas d’une grive de mauvis, qui vit dans le Nord de l’Europe, mais qui a été observée dans l’État de New York la semaine dernière.

Selon lui, le rouge-gorge que les gens veulent observer risque la mort, en raison des conditions hivernales québécoises. Il aurait toutefois trouvé de quoi se nourrir, dont des fruits et insectes gelés, depuis qu’il a été observé. Il est donc possible qu’il parvienne à survivre, même s’il se trouve à des milliers de kilomètres de son habitat naturel.

Quelle que soit l’issue pour cet oiseau, Michel Lord souligne que la popularité grandissante de l’observation la faune aviaire témoigne d’un intérêt envers la biodiversité. « On peut avoir plusieurs passions dans la vie, mais dans ce cas-ci, on parle du vivant. Ça nous conscientise aussi à l’importance de la protection de l’environnement et des différentes espèces, mais aussi à la fragilité des milieux naturels », fait-il valoir, en soulignant que les milieux humides et les tourbières, qui continuent de disparaître, sont essentiels pour les oiseaux.

À titre d’exemple, les milieux naturels détruits pour le projet avorté de Northvolt en Montérégie étaient fréquentés par plus de 140 espèces d’oiseaux. Dans le cas de l’expansion du dépotoir de déchets dangereux de Stablex, on compte plus de 200 espèces observées dans le secteur.