Le Stade toulousain ne s’est plus déplacé sur le terrain des Saracens depuis un peu plus de dix ans. C’était le 14 novembre 2015, au lendemain des attentats qui avaient frappé le Bataclan et la capitale française. Un match qui, bien au-delà d’un score aussi lourd qu’anecdotique, avait marqué la vie des acteurs présents.

En début de semaine, Peato Mauvaka avouait n’avoir jamais affronté les Saracens : « La dernière fois que Toulouse est allé là-bas, je crois que c’était en 2015. Et on avait ramassé. » Oui, les Rouge et Noir s’étaient lourdement inclinés dans le nord de Londres (32-7), le samedi 14 novembre 2015. Une autre époque, creuse pour un Stade toulousain rentré dans le rang et en reconstruction alors qu’Ugo Mola avait succédé à Guy Novès l’été précédent. Pour les Saracens aussi, qui s’offriraient quelques mois plus tard le premier de leurs trois sacres européens en quatre saisons.

Mais ce soir-là, le rugby n’existait pas. Ou si peu. Si le sang des acteurs de la rencontre était glacé, cela n’avait à voir avec la vague de froid qui touchait le pays. C’est là-bas, depuis leur hôtel dans la capitale anglaise, que les Toulousains ont vécu les terribles attentats qui ont frappé Paris la veille, et notamment le Bataclan. « On n’a pas dormi de la nuit, on a passé notre temps au téléphone avec nos proches, nos amis, expliquera Mola. Chacun était sous le choc, comme tous les Français, et on avait juste besoin d’entendre les voix de ceux qu’on aime. » Autant dire que les heures suivantes furent longues, interminables même… « On n’avait qu’une envie sur le coup, c’était de rentrer chez nous, d’être auprès des nôtres », dira même Maxime Médard après la rencontre. Un match maintenu, alors que tous ceux programmés dans l’Hexagone furent reportés. Toulouse fut ainsi la seule équipe française engagée en Champions Cup à jouer après les attentats (le Stade français ayant perdu à Leicester le vendredi soir). « Je ne me suis pas dit dans la journée que le match n’aurait pas lieu, poursuivait l’ancien arrière. Il fallait jouer, malgré ce qu’il s’est passé… Mais, en tant que Français, nous étions très touchés. Nous n’étions pas concentrés à 100 %, c’était impossible. On ne peut pas parler de préparation ratée mais elle n’était pas comme les autres. Le contexte était trop lourd. »

Maro Itoje face aux Toulousains.

Maro Itoje face aux Toulousains.
Dave Winter / Icon Sport

On n’était pas à notre place

à l’aéroport d’Heathrow ou à la gare de Saint-Pancras, les militaires étaient partout, fusils à la main, tant le risque était aussi élevé en Grande-Bretagne. Et les marques de soutien furent innombrables, même pour les journalistes ayant effectué le déplacement, dès que l’accent français était décelé. Une émotion palpable dans l’avant-match, lors d’une minute de silence qui a vu les deux équipes et les membres des différents staffs se réunir sur la pelouse de l’ex-Allianz Park. Soixante secondes hors du temps, auxquelles a succédé une Marseillaise poignante, reprise en chœur par tous les Français. Pas seulement… Les joueurs étrangers du Stade toulousain l’ont également entonnée. Ce que racontait l’ouvreur anglais Toby Flood : « Il était important de se montrer unis. C’était dur d’apprendre ces paroles que je n’avais jamais chantées. Mais c’était une fantastique marque de solidarité. » Médard confirmait : « Tous les joueurs l’ont voulu pour les victimes, leurs familles et leurs proches. » La suite ? Presque anecdotique, même si elle précipita la chute de Toulouse lors de cette campagne, avec cinq défaites en six matchs. Emmenés par un Owen Farrell chirurgical, les Sarries menaient déjà 27-0 à la pause. Pas forcément un hasard… « Je ne dis pas que cela explique que nous ne soyons pas entrés dans la partie, soulignait Médard. Mais c’était particulier. »

Le 14 novembre 2015, les Toulousains s'inclinaient 33-7 sur la pelouse des Saracens.

Le 14 novembre 2015, les Toulousains s’inclinaient 33-7 sur la pelouse des Saracens.
Dave Winter / Icon Sport

Même Mola, face à l’impuissance qui habitait ses troupes depuis vingt-quatre heures, l’affirmait : « On n’a pas vraiment la tête au rugby. Il ne nous tarde qu’une chose : rentrer à Toulouse. » Quelques jours plus tard, il avait accepté de revenir sur ce week-end marquant : « Avec le recul, on n’aurait peut-être pas dû jouer. On était physiquement présents, mais mentalement absents. On a fait le job, mis les tenues, enfilé le brassard de coach, essayé de faire semblant le temps d’un match, mais on n’était pas à notre place. C’est la première fois que je ressens ça. La seule chose dont on avait envie, c’était de serrer nos proches dans nos bras. À la fin, dans le vestiaire, la pression est retombée. Certains ont pleuré, d’autres ont appelé les leurs. Et en début de semaine, comme d’autres au club, j’ai amené mes gosses à l’école, chose qu’on ne fait pas trop habituellement. Tout ça nous a beaucoup remués. » Nul doute que lui, comme Clément Poitrenaud, Joe Tekori, Julien Marchand ou Dorian Aldegheri, qui étaient déjà du déplacement il y a dix ans, devraient voir quelques douloureux souvenirs remonter dimanche.