l’essentiel
À 23 ans, Aurore pensait jouer sa vie professionnelle en décrochant un entretien au ministère de la Culture. Elle en est sortie humiliée, brisée, sans comprendre ce qui venait de lui arriver. Des années plus tard, elle découvre avoir été l’une des victimes de Christian Nègre, haut fonctionnaire qui droguait des femmes lors de faux entretiens. Son témoignage est glaçant. Treize ans plus tard, cette Toulousaine attend toujours un procès.
Aurore se souvient de chaque détail. De la tenue choisie avec soin. Du trajet en train depuis Besançon. Des ballerines rangées dans son sac pour remplacer ses chaussures à talons à la fin du rendez-vous. À 23 ans, diplômée d’un master en ingénierie culturelle, elle croit toucher du doigt l’objectif pour lequel elle a tout sacrifié : travailler au ministère de la Culture. L’appel reçu quelques jours plus tôt nourrit tous ses espoirs. Un haut cadre du ministère souhaite la rencontrer. Aucun poste précis n’est mentionné, mais peu importe. « C’était le graal absolu », dit-elle aujourd’hui.
Le jour de l’entretien, Christian Nègre vient la chercher lui-même à l’accueil. Le geste la rassure. « Je me suis dit : il est sympa, il ne délègue même pas ». Il l’emmène dans un bureau, lui propose un thé, l’accompagne d’un chocolat. Puis suggère de poursuivre l’entretien à l’extérieur, sur les quais de Seine. Aurore accepte. Elle veut bien faire, ne surtout pas dire non, malgré ses talons qui lui promettent une promenade inconfortable. Les diurétiques qui ont été versés à son insu dans son thé rendront bientôt ce petit tracas dérisoire.
Une marche qui n’en finit pas
Les questions s’enchaînent, déconnectées de son profil : « Il me demandait ce que je ferais si je devenais directrice artistique du Mont-Saint-Michel. C’était absurde ». Rapidement, son corps la trahit. Une douleur diffuse dans les jambes, dans le dos, le bas-ventre. Une envie pressante d’uriner. Elle demande des toilettes. « Il disait qu’il n’y avait rien, qu’on était loin du ministère ». La marche se prolonge, interminable. La douleur s’intensifie. Aurore insiste. Elle plie, supplie presque. « Je pensais que c’était ma faute, les talons, le stress. »
Au bout d’un moment, elle n’en peut plus. « J’étais pliée en deux. » Il finit par lui indiquer un endroit à l’écart, lui propose de la dissimuler avec sa veste. « J’ai fait pipi dehors, devant l’homme qui pouvait potentiellement changer ma vie professionnelle. J’ai commencé à pleurer. J’avais honte. Je m’excusais sans arrêt. » Il la rassure, lui tend un mouchoir.
Quelques instants plus tard, il décide d’écourter l’entretien. Sur le chemin du retour, elle réalise qu’ils étaient à quelques mètres du ministère. « Je me suis dit : j’ai gâché l’opportunité d’une vie pour ne pas avoir réussi à me retenir. »
Elle retourne à la gare, et s’évanouit devant le guichet. « Mes jambes ont lâché. » Dans le train, la sensation persiste : un corps vidé de sa force. De retour chez sa mère, elle prend un bain brûlant pour tenter de reprendre le contrôle. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. « J’avais les jambes en coton. Je sentais qu’il fallait de la chaleur, quelque chose pour que ça passe. »
« J’étais persuadée d’avoir tout gâché »
Elle pense avoir tout gâché, est convaincue d’avoir été « placée sur liste noire au ministère » après un tel fiasco. « Pour moi, c’était de ma faute. À aucun moment je n’ai pensé qu’il m’avait droguée. » Dès lors, elle renonce à postuler dans les institutions parisiennes, change même son nom de famille, persuadée qu’il peut désormais lui causer du tort. « Je me disais que mon identité devait disparaître. »
Sept années passent, Aurore emménage près de Toulouse. Sa trajectoire professionnelle dévie. Concours, postes alimentaires, puis un burn-out sévère. Un jour de 2019, alors qu’elle est enceinte, elle reçoit un appel de la police judiciaire. On lui demande si elle connaît Christian Nègre. « Sur le moment, je n’ai pas compris. » Deux semaines plus tard, elle découvre à la télévision l’affaire : un haut fonctionnaire est soupçonné d’avoir drogué près de 250 femmes lors de faux entretiens pour les contraindre à uriner devant lui.
Les enquêteurs lui apprennent alors l’existence d’un tableau où elle figure comme l’une de ses nombreuses « expériences », avec des détails précis sur la substance administrée, ses réactions, ses vêtements. « Il avait tout noté, jusqu’à la couleur de ma culotte. »
Treize ans ont passé depuis les faits, et Christian Nègre n’a toujours pas été jugé. Aurore, comme des dizaines d’autres, attend. Elle parle aujourd’hui pour rompre le silence. Non pour raconter l’horreur – elle est connue – mais pour dire l’après : une vie déviée, une vocation abandonnée, et l’usure d’une attente judiciaire qui prolonge, encore, le traumatisme.
« Un sujet qui veut affirmer sa puissance »
Derrière le mode opératoire de Christian Nègre se cache une structure mentale complexe que les experts devront disséquer. Pour Gabrielle Arena, psychiatre, ces agissements ne sont pas le fruit du hasard mais s’enracinent dans une pathologie du contrôle.
« Ces agissements peuvent se comprendre dans la lecture de son histoire personnelle », analyse-t-elle. « Ce à quoi on pense immédiatement, c’est à un sujet qui veut affirmer sa puissance. Qui humilie et prend au piège dans le cadre aussi de son poste de responsabilité et du processus de recrutement, où il a le contrôle. C’est une recherche de toute-puissance ».
L’expertise psychiatrique, cruciale lors de l’instruction, devra fouiller le passé du mis en cause pour comprendre ce qui a déclenché de telles humiliations sur plus de 200 plaignantes. « Il faudra rechercher si le sujet a été, dans sa vie, humilié par des femmes, et s’il reproduit cette humiliation en voyant ces femmes uriner ».
L’experte évoque une dimension addictive, un engrenage où la pulsion prend le pas. « Certains auteurs de faits similaires ou de viols n’arrivent plus à s’arrêter ni à maîtriser leur compulsion. Le sujet commet l’action, il a honte, mais pour se « réparer », il va recommencer, éprouvant à la fois du plaisir et du dégoût ». Ces mécanismes profonds, s’ils sont mis en lumière par les experts, constitueront le cœur des explications attendues par les victimes en cas de procès.
BD