Bourrasques glacées de début d’année, grisaille tenace, humidité : le même temps, exactement, que quand nous l’avons rencontré il y a deux ans. Un matin du mois de janvier 2024, une drôle de silhouette avait fait son apparition en bas des escalators de la gare de Lille Europe. Celle d’un homme aux faux airs de Père Noël, tablier beige sur épaisse polaire rouge, un chapeau vissé sur la tête. « François Ponche, cireur », se présentait-il avec chaleur. Le Lillois, qui semblait insensible au froid, proposait à des voyageurs pressés d’entretenir et de faire briller leurs souliers, sacs et accessoires en cuir, afin de leur rendre tout leur lustre perdu. Le jovial quinquagénaire saluait inlassablement des centaines de passants, qui ne s’arrêtaient pas souvent. « Un client m’a fait remarquer que j’étais sans doute le recordman du monde de bonjour », s’amuse-t-il en y repensant.
« Ça fonctionne bien mieux ! »
Car en octobre dernier, après deux ans d’une activité plutôt aléatoire, l’autoentrepreneur a fait ses adieux à la gare : entouré de ses brosses, de ses pots de crèmes et de cirage, il règne désormais sur une minuscule boutique de 9 m2 cachée dans un passage étroit, à deux pas de la Grand-Place de Lille. Une opportunité née d’une rencontre avec un cordonnier, installé juste à côté, qui lui loue le local.
« Je suis allé me présenter et petit à petit une sympathie s’est installée, retrace François Ponche. C’est royal ici, j’ai de super conditions et ça fonctionne bien mieux ! » Comment a-t-il fait pour tenir à la gare pendant deux ans, soumis aux aléas climatiques, aux frimas ? « Je ne me suis pas posé de questions, élude-t-il. Quand j’ai envie de quelque chose, je ne vois pas les obstacles. »
C’est bien au chaud désormais que ce passionné de belles chaussures poursuit la mission qu’il s’est fixée : relancer et démocratiser un métier qu’on croyait disparu. Sur des étagères, à l’entrée du magasin, sont alignés mocassins à brides ou à boucles, bottines, richelieus glacés ou derbies patinées. En amateur, le maître des lieux prend le temps d’expliquer toutes les subtilités du travail du cuir. « Je suis un grand bavard, s’excuse-t-il soudainement. Cireur, c’est vraiment un métier qui me correspond : j’aime le travail manuel et les discussions. Avec quelques clients qui passent de temps en temps, on peut parler de chaussures pendant une heure… »
Avant d’entamer cette page-ci de sa vie, François Ponche a exercé des tas de métiers : tourneur-fraiseur, cuisinier, vendeur, cireur pour une grande marque française de maroquinerie… « Je me suis beaucoup cherché », constate-t-il, yeux bleus rieurs sous des sourcils fournis. Se serait-il enfin trouvé ? « Oui », répond sans hésiter le cireur de 56 ans, devenu une figure connue, saluée pour son entrain et sa ténacité. Dans son portable, une ribambelle de photos de souliers pris avant son intervention et après, qu’il montre avec un brin de fierté. « J’aime bien qu’on m’apporte des choses qu’on n’ose plus mettre, et qu’elles puissent être portées à nouveau après. C’est magique, non ? »