À chacun sa tempête. Alors que la Normandie panse les plaies de Goretti, la « bombe météorologique » qui a traversé la région il y a 48 heures, le Racing Club de Strasbourg Alsace (RCSA) a victorieusement bouclé l’une des semaines les plus compliquées de son histoire récente dans une ambiance champêtre et complètement décalée vu le contexte.

« C’est le business du foot » : mardi, Liam Rosenior confirme son départ de Strasbourg en pleine saison. Arrivé dix-huit mois plus tôt en parfait inconnu, l’Anglais quitte l’Alsace en majesté, direction Chelsea, le club tête de gondole, de BlueCo, le fonds d’investissement également propriétaire du RCSA. Les dents et les portes grincent. Une frange (minoritaire) de supporters, déjà très rétive aux charmes de la multipropriété, hurle à la trahison, voire à l’asservissement, et réclame des têtes dont celle de l’emblématique président. « Chaque contorsion supplémentaire de Marc Keller, chaque minute de plus passée à la tête du club est une insulte au formidable travail réalisé avant 2023 […] Il faut partir. Maintenant », écrit notamment la Fédération des supporters du Racing Club de Strasbourg. 

Le lendemain, Keller, enfant du pays, ancien milieu international et sauveur de « son » RCSA quand celui-ci avait été relégué en cinquième division, ne cache pas son embarras mais assume : « Vous croyez que ça me fait plaisir ? La situation n’était ni prévue ni souhaitée par personne. On voulait garder Liam, mais je l’ai senti rêver d’une opportunité en Premier League et d’un rapprochement avec sa famille [installée à Londres, NDLR]. Ma position a été de m’adapter, mais on voulait avoir un remplaçant avant toute annonce. »

C’est ainsi que Gary O’Neil, ancien coéquipier de Liam Rosenior en équipe espoirs d’Angleterre, est devenu (hors intérimaires) le 52e entraîneur de l’histoire du Racing. À l’aise face aux micros – il était consultant pour la BBC ces derniers mois –, le quadragénaire s’est exprimé devant son épouse et ses trois enfants installés au premier rang, clin d’œil (involontaire, nous assure-t-on) à son prédécesseur. « Ma première attente, c’est de gagner à Avranches », sourit-il sans imaginer l’improbable décor du week-end. Jeudi midi, l’ex-coach de Bournemouth et Wolverhampton dirige sa première séance en gants et grosse doudoune qu’il gardera deux jours plus tard pour son baptême français.

Des atouts dans la Manche

L’US Avranches Mont-Saint-Michel (USAMSM), pensionnaire de National 2 (4e division), est un condensé d’ADN de la Coupe de France (lire ci-dessous), « serial tombeur » de favoris et spécialiste des séances de tirs au but. L’affiche attrayante aurait pu être délocalisée à Caen ou à Rennes, mais le club a préféré rester dans son « bon vieux » stade René-Fenouillère, 5 000 places modèle Léo-Lagrange, main courante, piste d’athlétisme, une seule tribune couverte et une pelouse correcte – on est en Normandie, quand même – au bord de laquelle on retrouve les dirigeants strasbourgeois avant le coup d’envoi. « On a vécu une semaine très particulière, tout est allé tellement vite, souffle Marc Keller en habitué des lieux. Je me souviens de deux ou trois matchs ici en National, ça n’a pas du tout changé. » On le croira sur parole en cherchant quelques minutes plus tard un siège et une prise électrique pour travailler alors qu’un nervi de l’organisation locale menace physiquement le syndic de presse qui essaie de trouver des solutions.

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« Ce furent trois jours complètement fous »

Ce court instant de tension laissera place à une ambiance de kermesse mollassonne où l’on découvre un concept, le « capo ambulant », qui se balade dans les travées avec son mégaphone pour haranguer la foule : « Eh, Avranches c’est Fenouillère ! » chante-t-il pendant que les 180 supporters alsaciens respectent leur quart d’heure de silence habituel de protestation contre la multipropriété, banderole à l’appui. Vu le scénario du match, ils n’en rajouteront pas.

Du travail de pros

Avertis du danger d’arriver aux tirs au but, les joueurs de L1 feront très proprement le boulot (trois buts par mi-temps) grâce à l’Argentin Joaquin Panichelli notamment, aperçu avant l’échauffement en… short-claquettes-chaussettes malgré les trois petits degrés au thermomètre. « Qu’auriez-vous répondu la semaine passée si on vous avait dit que vous deviendriez entraîneur de Strasbourg et que votre première conférence d’après-match se déroulerait à Avranches ? » demande le JDD à Gary O’Neil, qui s’esclaffe face à l’improbable : « Ce furent trois jours complètement fous, c’est vrai. Mais je suis content des débuts, on a été très professionnels. Mes priorités ? On est engagés sur trois compétitions, on va essayer de toutes les gagner, ou en tout cas d’aller le plus loin possible. » La semaine se termine sur un sourire, ce qui n’était franchement pas gagné. Dimanche prochain, l’Anglais plongera pour de bon dans le grand bain avec un derby toujours piquant face à Metz.