Dialectique du catholicisme et de la violence

Dès l’ouverture de The Convert : Aux confins du monde, un carton pose en regard l’introduction du christianisme en Nouvelle-Zélande et celle des fusils. En dotant les guerres tribales de moyens d’extermination sans précédent, les armes à feu ont exhaussé la double menace existentielle que représentent, pour les Maoris, l’immixtion européenne et les divisions. Le film rappelle par moment Apocalypto, par sa violence brute et sa manière de faire planer sur ces conflits le spectre de la colonisation.

Adaptée du roman Wulf de Hamish Clayton, l’intrigue nous envoie en 1830, année où se déploient les premières missions d’évangélisation chargées d’écraser la spiritualité maorie sous la botte de rites prédigérés. Guy Pearce compose un ancien combattant repenti devenu prêcheur, tel un lointain ancêtre du pasteur tourmenté de Sur le chemin de la rédemption de Paul Schrader

L’Âme du guerrier

L’acteur australien, récemment auréolé pour The Brutalist, incarne avec une justesse remarquable la dualité au cœur du projet. Si sa trajectoire rédemptrice peut paraître classique, Tamahori relativise intelligemment la portée de sa figure archétypale de sauveur blanc : certes, il interfère avec des guerres qui ne sont pas les siennes, mais il nous apparaît aussi régulièrement cantonné au rang d’observateur impuissant.

À l’inverse, sa protégée interprétée par Tioreore Ngatai-Melbourne dépasse rapidement son rôle de victime pour endosser celui de protagoniste, déployant une virulence électrique. Elle n’a en réalité pas d’autre choix pour survivre, comprenant à ses dépens que l’introduction de la poudre implique une course à l’armement à laquelle aucun peuple ne peut se soustraire sous peine d’être éjecté de l’Histoire par des voisins moins scrupuleux.

Les Femmes (hors) de l’ombrePlus passionnant que palpitant

Le scénario de Shane Danielson, cosigné pour la première fois par Lee Tamahori, demeure assez limpide tout en s’épargnant la facilité d’une opposition manichéenne entre Occidentaux et Maoris. Il préfère traquer leurs convergences secrètes et leur humanité, notamment en faisant dialoguer leurs rites funéraires. Deux jeunes femmes confrontées à l’assassinat de leur crush/époux exposent l’universalité des douleurs face à l’arbitraire.

The Convert prend le temps de s’immerger au sein de la communauté, ménageant un espace aux jeux et aux rires. Le rythme qui en découle tient davantage de la pose longue que de la montée en tension vertigineuse, d’autant que Lee Tamahori s’attarde volontiers sur la nature environnante, soutenu par la photographie à tomber de Gin Loane (qui avait déjà collaboré avec le réalisateur pour Le Patriarche).

Ses plans sur la forêt froide mangée par les brumes restituent une terre abordée dans sa dimension préservée (plutôt que primitive), arpentée depuis plus d’un millénaire sans être altérée. The Convert ne tombe toutefois pas dans l’impasse de la carte postale en capturant également de la nature ses violences, le film s’ouvrant sur un oiseau victime d’un prédateur puis une mer déchaînée.

À couteaux tirés, mais pas celui de Netflix

Des moments de tension ponctuent ce rythme relativement paisible, même si les scènes plus musclées accusent quelques maladresses techniques. La construction de l’espace se révèle très lacunaire pendant la phase d’approche des belligérants, son champ-contrechamp pataud peinant à entretenir l’illusion.

Sans être rédhibitoires (le brouillard de guerre de la bataille finale, pour commode qu’il soit, reste signifiant et plutôt joli esthétiquement), ces quelques scories étonnent pour un réalisateur qui a placé son aventure hollywoodienne sous le sceau de l’action (À couteaux tirés, Le Masque de l’araignée, Meurs un autre jour…).

Meurs un autre jour… ou pasLes identités croisées

Revenu au pays après une carrière américaine dans laquelle il aurait pu s’égarer définitivement (Next, xXx 2…), Lee Tamahori peut accorder aux Maoris, pour les histoires desquels il a toujours revendiqué sa fascination, un espace inestimable. Il clôt ainsi une sorte de boucle antéchronologique amorcée par L’Âme des guerriers, son premier film en 1994, qui auscultait la violence sous un angle sociétal dans la néo-zélandaise contemporaine.

Une famille s’y retrouvait consumée par un feu venu de l’intérieur, alimenté pour partie par son déracinement et la perte de ses valeurs. The Convert en constitue une forme d’origin story, revenant aux frémissements de cette « guerre des Mousquets » qui a déstabilisé en profondeur les équilibres tribaux, quand bien même le film puisse paraître un brin simpliste dans sa manière de présenter le clan belliqueux et son chef éructant interprété par Lawrence Makoare (l’Uruk-hai qui cible et crible Boromir dans La Communauté de l’anneau, c’est lui).

Le Masque de l’arriviste

Si sa reconstitution historique peut paraître un brin proprette, Lee Tamahori s’attache aux reliques, aux rites, aux chants et aux maquillages maoris, dont il explicite plusieurs fois la signification sous prétexte d’édifier le newbie Guy Pearce.

Le dernier plan de The Convert est absolument parfait d’un point de vue symbolique, ses deux drapeaux qui battent le vent associant les identités britannique et maorie. Le second, aux origines mystérieuses, reprend le noir, le rouge et le blanc de l’étendard autochtone pour composer une forme de syncrétisme tribal imprégné de christianisme. En résonnant avec la trajectoire du héros tout en ouvrant sur l’avenir, ce plan s’apparente à une subtile carte de visite laissée sur le comptoir par le réalisateur avant de quitter notre scène.

The Convert : Aux confins du monde est disponible à partir du 16 janvier en VOD, DVD et Blu-ray

The Convert : Aux confins du monde