Par
Antoine Blanchet
Publié le
12 janv. 2026 à 18h04
« Je suis quelqu’un de bosseur. Qui fume pas. Qui boit pas. Je mets ma main dans la merde chez les gens », lance depuis le box Choukri B. ce jeudi 8 janvier 2025. Sa voix tremble. Dans la salle des comparutions immédiates du tribunal de Paris, sa femme et sa belle-mère sont là. Elles assistent impuissantes à la déchéance de cet homme de 36 ans tombé dans les derniers cercles de l’enfer du jeu. Criblé de dettes, le prévenu a cédé à la tentation de gagner de l’argent sans l’aide du hasard. Dans un club de jeux parisien, il a dérobé des jetons pour une valeur de 41 500 euros.
Des nuits entières dans les clubs de jeux
Au sein de l’Impérial Club de l’avenue d’Ivry, dans le 13e arrondissement, Choukri B. a ses habitudes. Ses jours et ses nuits défilent autour des tables de jeux. L’ouvrier en bâtiment père de deux enfants voit fondre sa paie dans cette pièce sans fenêtres éclairée par des lumières artificielles, obstacles à la conscience du temps qui passe. Il n’est pas seul. Avec les autres damnés de la roulette, on se soutient, on s’entraide et on s’emprunte de l’argent pour continuer à défier le hasard. Il est parfois six heures du matin lorsque ce petit monde quitte le lieu, riche ou fauché.
De jour en jour, les dettes s’accumulent pour cet homme à la petite barbe et au regard inquiet. Le montant dépasse les 100 000 euros. Parmi les plusieurs dizaines de créanciers, certains ne sont pas des enfants de choeur. Le prévenu affirme avoir déjà subi des violences. Parfois, il parvient à tromper la fortune et à remplir ses poches. Mais ce n’est pas assez pour éponger l’immense ardoise. Les gains disparaissent en quelques heures pour renflouer la banque.
« J’avais pas l’intention de voler »
25 décembre 2025. Noël est un soir comme un autre à la table de blackjack. Mais ce soir-là, un objet inattendu va attirer l’attention du joueur. Une petite clé. Elle ouvre l’encaisse de la table, où se trouvent les jetons récoltés par les croupiers. Dans la tête du prévenu, c’est le tourbillon. « À ce moment j’ai pas réfléchi. J’avais pas l’intention de voler. J’avais la pression derrière », affirme Choukri B.. Sur la vidéosurveillance du club, on le voit se rapprocher et saisir la clé.
Plusieurs jours passent. Le trentenaire tergiverse. « J’ai gardé la clé sur moi avec beaucoup d’hésitation. J’ai pensé la rendre ou la jeter », abonde-t-il depuis le box. De nouvelles menaces de ses créanciers le poussent à franchir l’étape supplémentaire le 31 décembre. La nuit est déjà bien avancée. Alors que les habitués font leurs jeux, Choukri B. s’approche d’une des tables et parvient à ouvrir le petit coffre avec la clé. Un. Puis deux. Puis trois. Puis huit jetons de 5 000 euros sont subtilisés. Au total, 41 500 euros viennent de disparaître des comptes de l’établissement. Le dérobeur quitte très vite le club. « À la base, je devais continuer à jouer pour gagner et rendre ce que j’ai pris », affirme le prévenu.
Très vite, le larcin d’envergure est découvert par le personnel. La banque a sauté, mais pas par chance. On stoppe les jeux. On appelle la police. Une enquête est menée par le service des courses et jeux de la police judiciaire. Via les images de vidéosurveillance, Choukri B. est confondu. Quelques jours plus tard, il est interpellé. Sur lui, les fameux jetons à quatre chiffres.
Deux complices présumés jugés
Deux autres hommes sont aussi dans le viseur des policiers. Le premier est un cousin du prévenu. Ancien accro à la cocaïne, il vient d’arriver d’Algérie. Le second est un autre joueur invétéré. Agent de sécurité, il cache à sa soeur avec qui il vit ses nuits blanches à miser sur les tapis verts. Tous deux sont suspectés d’avoir joué un rôle dans le vol des jetons le 31 décembre. Ils auraient attiré l’attention des croupiers au moment de l’ouverture de la caisse. Juste après, Choukri B. est vu de leur donner une partie de son butin avant de prendre la tangente.
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Ils sont présents à ses côtés dans le box ce jeudi. « Je leur ai prêté de l’argent, car c’est un truc qu’on fait entre joueurs », explique Choukri B.. «Je n’étais pas au courant de ce qu’il se passait. Je jouais sur mon téléphone. Il m’a dit de jouer avec les jetons », assure son cousin. « Je ne le connais pas. Il m’a prêté des jetons j’ai trouvé ça bizarre », justifie le troisième.
« Le jeu, il m’a rendu bête »
Le visage contrit, Choukri B. joue la carte de la repentance et de l’addiction. « Le jeu, il m’a rendu bête », reconnaît-il. « J’ai honte », rajoute-t-il. Déjà condamné pour escroquerie, le prévenu a eu d’autres mésaventures dans le monde du jeu. Exclu pendant trois ans du club Montmartre, il s’y est introduit le 10 décembre. Il est surpris par un employé près de la caisse centrale. Jugé aussi pour cette infraction ce jeudi, le trentenaire affirme qu’il voulait juste filmer une vidéo pour le patron du lieu qu’il connaît bien.
Dans le box, le stress monte au fil de l’audience. Choukri B. justifie, interrompt parfois la présidente. Il tente même de remplacer le traducteur présent pour assister son cousin, qui ne parle pas français. Un écart qui ne plaît pas à la présidente. L’audience est sèchement suspendue. Reprise une quinzaine de minutes plus tard.
Du sursis au ferme
Pour le procureur, les faits sont établis que ce soit pour le prévenu principal et ses deux comparses. Il demande 12 mois de prison avec sursis à l’encontre de Choukri B. ainsi que 5000 euros d’amende. Si la mise est déjà élevée, les juges l’augmentent fortement. Le trentenaire est condamné à 12 mois de prison ferme avec mandat de dépôt. Six mois ferme pour son cousin. Six avec sursis pour le troisième prévenu.
« Le tribunal a considéré qu’il y avait une réflexion, une anticipation et une préméditation dans la commission des faits », déclare la présidente. Une interdiction de fréquenter l’Impérial club est prononcée pour cinq ans à l’encontre du voleur de jetons. S’il dort en prison ce soir, il pourra toutefois purger la peine sous bracelet électronique. Dans un gémissement, le prévenu prend la tête dans ses mains.
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