Nous serions donc tous devenus des gosses de riches, si vous me permettez l’expression. Passionnés de rugby à la mémoire courte, repus à force de bouffer du caviar. De ceux qui tapent sur les pianistes quand ils ne jouent pas la dernière mélodie à la mode. Traduisez : des grognons qui se plaignent dès lors que les matchs ne sont pas toujours plus dingues, disputés et spectaculaires.

J’en veux pour preuve le débat qui nous agite et brouille les cerveaux autour des scores fleuves qui s’accumulent en Top 14 et, parfois, en Pro D2… Des « cartons » comme on aurait dit avant. Des déculottées ou, pire, des humiliations vite oubliées quand elles sont suivies d’un rachat à domicile sous la forme d’un succès tout aussi tonitruant… Souvenez-vous de La Rochelle, renversée à Toulouse (60-14) avant de se venger contre Toulon qui, de mémoire, n’avait jamais dû encaisser un 66-0. C’est désormais fait.

Le RCT n’est pas seul. Il y eut les Toulouse-Castres 59-12, Toulon-Lyon 54-21, Clermont-Castres 63-14, Paris-Toulon 51-24, Bordeaux- Racing 62-20, Toulouse-Bordeaux 56-13, Montpellier-Bayonne 62-22, pour ne citer qu’eux, cette saison… Depuis quelques semaines notre monde dénonce donc ces matchs trop vite lâchés par une équipe visiteuse désireuse de faire tourner son effectif dès lors qu’un match lui échappe. Et toutes les raisons sont alors bonnes : ménager les joueurs ; garder des forces vives en vue des matchs à domicile ou, plus tard, de la phase finale ; ne pas donner du grain à moudre aux adversaires, joueurs et managers d’en face…

Pour autant, cela n’explique pas tout : la majorité des clubs de Top 14 ont aujourd’hui des réserves humaines considérables ; ils peuvent puiser dans leur formation pour remédier aux blessures, répondre à l’enchaînement des défis. Toute la différence se fait sur la capacité à gérer ces rotations forcées et à faire monter les Espoirs en compétence. Ici, tout le monde n’est pas Toulouse ou même Bordeaux qui ont intégré cette nécessité à faire tourner les effectifs et à gérer les temps faibles. Leurs concurrents devront suivre s’ils entendent rivaliser.

Rien d’anodin au moment où la future convention FFR/LNR va rééquilibrer les relations entre les instances, que la Fédération va reprendre la main sur la gestion des internationaux et des temps de jeu (Midol vous en révèle le détail en page 30).

Reste cette question, qui démange : faut-il obligatoirement jouer les grincheux et se plaindre d’un tel rugby, spectaculaire en diable et qui nous propose des essais comme jamais ? Doit-on pleurer et dénoncer des affiches qui tournent à la démonstration quand le jeu est récité à la quasi-perfection ? Peut-on regretter le rugby d’avant, ses matchs nuls (dans tous les sens du terme), ses bagarres et ses guerres de tranchées plus prolixes en expulsions qu’en essais ? Et puis, au nom de quoi le Top 14 ainsi joué en mode Super Rugby serait-il moins vertueux que la Champions Cup quand l’UBB file près de 50 points à Toulon comme elle l’a fait face à Northampton ce dimanche ?

Notre religion étant « fête », on ne va pas se cacher pour applaudir des deux mains même s’il manque encore, parfois, l’intensité du suspense qui est essentielle à la beauté du spectacle (voici pourquoi on préférera toujours la finale du Top 14 version 2025 ultra disputée entre Toulouse et Bordeaux à celle de 2024 qui fut un monologue). Mais, en attendant que notre élite apprenne à mieux faire tourner afin de respecter véritablement tous ses devoirs, c’est une merveilleuse publicité pour notre sport. Du miel pour les fines bouches…