Le cabinet d’arts graphiques du Centre Pompidou compte une collection aussi riche que variée de 35000 dessins, qui n’a pourtant jamais fait l’objet d’une exposition de très grande ampleur. C’est aujourd’hui chose faite grâce à « Dessins sans limite. Chefs-d’œuvre de la collection du Centre Pompidou » au Grand Palais. On y découvre comment le dessin d’hier et d’aujourd’hui peut sortir de son rôle traditionnel d’esquisse, voire de son cadre de papier pour se faire œuvre à part entière ou installation. « Connaissances des Arts » a rencontré Claudine Grammont et Anne Montfort-Tanguy, les deux commissaires de l’exposition.
Quels en sont les points forts ?
Le cabinet d’art graphique du Centre Pompidou conserve l’un des plus grands ensembles au monde d’œuvres sur papier des XXe et XXIe siècles. Nous présentons environ 400 des 35 000 dessins qu’il comporte ; c’est à la fois très peu par rapport à la collection entière et considérable en raison des contraintes de conservation liées à la fragilité du médium. Le papier étant très sensible à la lumière, chaque dessin exposé doit ensuite être « mis au noir » afin d’allonger sa durée de vie.
André Derain, La Chute de Phaéton, char du soleil, 1905-1906, aquarelle et mine graphite sur papier, 62,5 x 47,7 cm. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn /Jean-Claude Planchet.
Pour des raisons de non-disponibilité, nous avons dû hélas renoncer à présenter une grande part de notre riche fonds de dessins surréalistes (une grande exposition sur ce thème a eu lieu à Copenhague), ainsi que nos dessins d’artistes bruts entrés dans les collections grâce à la donation de Bruno Decharme, car ils viennent tout juste d’être exposés au Grand Palais. Cette contrainte nous a cependant conduites à appréhender la collection sous un angle différent. L’exposition offre ainsi l’opportunité rare de découvrir, aux côtés de nos chefs-d’œuvre, des acquisitions récentes ainsi que des dessins qui n’ont pas été montrés au public depuis fort longtemps.
Vue de l’exposition « Dessins sans limite » au Grand Palais à Paris, avec le Centre Pompidou. Photo : © Centre Pompidou / Luc Castel
Comment s’est constituée la collection du Centre Pompidou ?
Outre les donations de collectionneurs, elle s’est formée en grande partie grâce aux collections d’artistes tels les fonds Brancusi, Kokoschka, Kandinsky ou Delaunay. Ces fonds d’atelier ont profondément renouvelé notre regard, car ils contiennent des dessins réalisés tout au long du processus créatif, depuis la première pensée de l’artiste jusqu’à sa forme la plus aboutie. Le dernier fonds d’artiste entré dans les collections du cabinet d’art graphique est celui du sculpteur italien Giuseppe Penone, en 2020.
De nos jours, le vocabulaire formel [du dessin] ne semble plus connaître de limite. Il est devenu le laboratoire de tous les possibles.
Comment a évolué le regard porté sur le dessin ?
Le dessin a longtemps été perçu comme une étape nécessaire à l’élaboration d’une œuvre : il ne constituait pas une œuvre en soi. Au sein de l’Académie, architectes, sculpteurs et peintres étaient soumis aux mêmes règles, à la même chaîne, de la première esquisse à l’œuvre définitive, et n’accordaient au dessin qu’un rang lointain dans la hiérarchie. Par ailleurs, conservé dans les ateliers puis dans les cabinets d’amateur, il n’avait pas vocation à être présenté au public.
Willem de Kooning,Woman, 1952, mine graphite et pastel sur papier, 37,3 x 29,3 cm. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Philippe Migeat, Christian Bahier.
Quand le dessin est sorti de cette sphère privée, il a fallu inventer de nouveaux modes de conservation et d’exposition. Ce médium a véritablement changé de statut avec les avant-gardes : il est impossible de rendre compte du mouvement Dada sans ses expérimentations formelles, du cubisme sans ses papiers collés, du surréalisme sans ses cadavres exquis. En investissant toutes les potentialités du dessin, les artistes du début du XXe siècle ont ainsi révolutionné sa pratique. Et lorsque Pierre Georgel a été chargé par Pontus Hulten, en 1974, de constituer un cabinet d’art graphique en préfiguration du Centre Pompidou, le dessin a définitivement acquis son statut d’œuvre d’art à part entière au musée national d’Art moderne. Alors est née une véritable politique d’acquisition pour ouvrir les collections à des formes plus contemporaines et extra- européennes, et la dynamique des dons s’est renforcée. Nous possédons à titre d’exemple de très beaux dessins de Jackson Pollock, de Willem de Kooning ou encore de Barnett Newman, même si notre fonds demeure encore assez modeste en matière d’artistes américains.
Quel est le propos de l’exposition ?
Plutôt que de faire une exposition classique présentant les chefs-d’œuvre de la collection du Centre Pompidou, nous avons préféré nous interroger sur ce qu’est devenu le dessin au XXe et au XXIe siècle. Nombreux sont en effet les artistes qui se sont emparés de ce mode d’expression et se sont éloignés de la définition traditionnelle édictée par le dictionnaire de l’Académie : « Une ligne tracée sur un support. » S’il se déploie généralement sur le papier, le dessin investit désormais une infinité d’autres disciplines : la photographie, le cinéma, le numérique. L’invention fondamentale du collage au début du XXe siècle a par ailleurs considérablement élargi sa définition en lui donnant un autre volume que la feuille plane.
Toshimitsu Imaï, Sans titre, 1965, peinture industrielle sur papier, 49,5 x 65,1 cm. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Janeth Rodriguez-Garcia.
De nos jours, son vocabulaire formel ne semble plus connaître de limite. Il est devenu le laboratoire de tous les possibles. En dépit de sa facilité apparente, de sa supposée spontanéité et de son universalité (qui n’a jamais réalisé un gribouillage ou un croquis dans la marge d’un cahier ?), il se décline sous les formes les plus diverses. Ainsi, son support papier peut être déchiré, collé, lacéré. Le dessinateur peut aussi procéder par empreintes, traces ou décalcomanies, à l’instar des surréalistes. Dès la naissance du cinéma, les réalisateurs se sont emparés, eux aussi, du dessin pour ses qualités expressives, comme l’a fait par exemple, dans les années 1990, l’artiste sud-africain William Kentridge pour dénoncer l’apartheid dans son pays. Les installations font également partie des nouveaux développements de ce médium. Ainsi, l’exposition ne saurait cependant être exhaustive. C’est une lecture possible, pas un portrait de notre collection.
Vue de l’exposition « Dessins sans limite » au Grand Palais à Paris, avec le Centre Pompidou. Photo : © Centre Pompidou / Pierre Malherbet
Comment s’articule le parcours ?
L’exposition s’est construite autour de quatre sections reprenant quatre modalités du dessin : étudier, raconter, tracer, animer. Sans suivre une trame strictement chronologique, nous nous sommes autorisées à des rapprochements inédits jouant sur des enchaînements qui reprennent le principe des comptines enfantines du style « marabout-bout de ficelle ». La première section aborde ainsi le dessin sous l’angle de ses usages les plus classiques, comme un travail préparatoire, et en tant que fondement de l’apprentissage artistique. Conservé dans l’atelier, il demeure au XXe siècle un moyen d’expérimenter une forme ou une composition qui sera réalisée ensuite sur un autre support.
Pablo Picasso, Femme à la tête rouge, Hiver 1906 – 1907, 63 x 48 cm © Succession Picasso 2025 © Centre Pompidou, MNAM-CCI Philippe Migeat Dist.GrandPalaisRmn
Datées, signées, parfois même titrées, certaines feuilles accèdent cependant au statut d’œuvre d’art à part entière. De la même façon, le dessin permet à l’artiste d’analyser la nature qui l’environne comme l’œuvre de ses prédécesseurs et constitue, ce faisant, un apprentissage de la forme et de la composition. La section « Raconter » souligne la capacité du dessin à relater la petite comme la grande histoire. Sa confidentialité et la simplicité de ses moyens en ont fait la pratique d’excellence non seulement pour chroniquer la vie moderne mais aussi pour en dévoiler les marges, comme en témoignent les silhouettes des rues d’Albert Marquet et d’Ernst Ludwig Kirchner, les scènes du métro de Jean Dubuffet, les vues inédites du shtetl de Marc Chagall ou le monde fermé des maisons closes de Georges Rouault.
Vue de l’exposition « Dessins sans limite » au Grand Palais à Paris, avec le Centre Pompidou. Photo : © Centre Pompidou / Pierre Malherbet
Montrer ce qui est caché ou ce qui est tu fait parallèlement de ce médium un support de contestation sociale tout autant que le lieu d’une introspection, cette recherche de soi que l’on retrouve chez des artistes contemporains telles Miriam Cahn ou Marlene Dumas. Cette partie se conclut par le dessin comme journal intime, chaque autoportrait portant en soi une part du récit personnel et biographique.
Miriam Cahn, L.I.S. (Lesen in Staub) rechts + links (amok) [L.D.P. (Lire dans la poussière) droite + gauche (amok)], 7 mai 1987, fusain sur papier, 106 x 79 cm chacun. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Georges Meguerditchian.
La troisième section traite du dessin sous l’angle de la trace, convoquant par exemple les expériences graphiques en aveugle de Robert Morris et de William Anastasi, les performances de la danseuse et chorégraphe américaine Trisha Brown ou l’intervention directe du corps par l’empreinte de la main du sculpteur italien Giuseppe Penone. Nombre d’artistes du XXe siècle se sont également tournés vers les écritures non occidentales pour renouveler leur approche graphique, tels Olivier Debré, Henri Michaux, Roland Barthes.
Henri Michaux, Personnage ton bistre, vers 1946-1948, encre, gouache et aquarelle sur papier, 50,8 x 32,7 cm. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Bertrand Prévost.
La dernière partie de l’exposition met en exergue le lien très fort existant entre le dessin et l’exploration du temps. Nous montrons ainsi de très beaux papiers collés de Georges Braque, Pablo Picasso et Juan Gris, qui sont autant de fragments de réalités traduisant l’expérience d’une durée intuitive dans laquelle coexistent passé, présent et futur. Dans le sillage de Dada, les collages de Kurt Schwitters et les assemblages de Robert Rauschenberg s’apparentent, eux aussi, à de la pure poésie visuelle.
Vue de l’exposition « Dessins sans limite » au Grand Palais à Paris, avec le Centre Pompidou. Photo : © Centre Pompidou / Pierre Malherbet
Enfin, la notion de rythme est abordée à travers les cercles concentriques et les contrastes simultanés de Sonia et Robert Delaunay, tandis que les tracés répétitifs et graciles d’Agnès Martin invitent le spectateur à entrer dans un état méditatif. Le lien au mouvement est abordé via le dessin d’animation ; nous montrons par exemple A Man and His Dog Out for Air de Robert Breer où la ligne, abstraite, devient figurative avant de se reconfigurer encore, dans une mobilité extrême.
David Hockney,Selfportrait, mars 2001, fusain sur papier, 12 76,5 x 56,5 cm. © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Audrey Laurans / Dist. GrandPalaisRmn.
L’exposition se conclut par un dessin monumental de l’artiste britannique Richard Wright, intervention éphémère qui livre une analyse de l’espace architectural en le métamorphosant. Nous avons souhaité dans cette exposition bousculer les catégories en replaçant le dessin au centre de toutes les disciplines. C’est un choix sentimental. Le dessin est aux origines, c’est un « antélangage ». Il est tellement essentiel qu’il nous concerne tous. Tout le monde a dessiné, tout le monde peut dessiner. C’est une manière de retourner à ce que nous sommes, dans un monde où la machine est en train de prendre le dessus. C’est important, le crayon dans la main…
« Dessins sans limite. Chefs-d’œuvre de la collection du Centre Pompidou »
Grand Palais, 17, avenue du Général-Eisenhower 75008 Paris
Du 16 décembre au 15 mars 2026
Dessins sans limite – Plus de 300 dessins des 20e et 21e siècles







![Miriam Cahn, <i>L.I.S. (Lesen in Staub) rechts + links (amok) [L.D.P. (Lire dans la poussière) droite + gauche (amok)]</i>, 7 mai 1987, fusain sur papier, 106 x 79 cm chacun. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Georges Meguerditchian.](https://www.europesays.com/fr/wp-content/uploads/2026/01/cdahs_dessin_cahn-tt-width-653-height-885-fill-0-crop-0-bgcolor-eeeeee.jpg)


