Ce mercredi devant la cour criminelle de la Loire-Atlantique, l’ex-CRS accusé du tir mortel sur Aboubacar Fofana, en juillet 2018 à Nantes, a longuement été interrogé. S’il a maintenu la version du tir accidentel, le tribunal a pointé des contradictions, surtout à cause de déclarations inconstantes.
« Ça s’est passé en une fraction de seconde. » C’est par ces mots que l’accusé, ex-CRS de 59 ans, revient sur ce coup de feu du 3 juillet 2018 dans le quartier du Breil, à Nantes, quand le contrôle routier qu’il mène se termine par une voiture qui démarre brusquement et une balle mortelle. Balle qui se loge dans le cou d’Aboubacar Fofana, 22 ans, originaire de région parisienne mais venu voir de la famille au Breil.
Entendu depuis le 12 janvier par la cour criminelle de la Loire-Atlantique, l’ancien brigadier-chef est poursuivi pour « violences volontaires entrainant la mort sans intention de la donner, par personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions ». Au troisième jour de son procès, les débats portent sur une question centrale : le tir était-il volontaire ? Car au cours de l’enquête, le policier a d’abord évoqué un tir volontaire de légitime défense, avant de parler d’un tir accidentel. Ce mercredi, il a maintenu ne pas avoir eu conscience d’appuyer sur la détente.
« Oui j’ai hurlé, la peur au ventre : urgence, coup de feu accidentel ! »
Veste de costume noire sur le dos, l’homme de presque 60 ans est calme, les deux mains tendues de chaque côté du micro dans le box en verre. Juste avant son interrogatoire, la présidente de la cour lit les auditions de ses anciens collègues, présents le jour du drame. Certains affirment qu’au moment où l’accusé a demandé des renforts à la radio, après le tir, il a bien dit les termes : « coup de feu accidentel, urgence ! » Pour d’autres en revanche, seul le terme « coup de feu, urgence ! » a été entendu. Une nuance importance.
« Je le redis devant toute la cour, parce que c’est la vérité, j’ai hurlé, la peur au ventre : urgence, urgence, coup de feu accidentel ! Et je peux vous dire que tout le quartier l’a entendu ! » s’exclame l’accusé, de sa voix éraillée au léger accent. Il vient de dérouler ce qu’il s’est passé ce jour-là, lors du banal contrôle routier de cette Nissan, pour une ceinture de sécurité non portée.
« J’ai du appuyer sans m’en rendre compte, j’étais en stress »
Un contrôle pendant lequel « le conducteur se montre très calme, pas d’impolitesse, il nous ouvre même son coffre », confirme le policier. Mais son identité ne correspond pas, alors « on lui demande de se garer ». C’est à ce moment que le conducteur enclenche sa marche arrière, avant de s’encastrer dans une voiture : « Il est parti à pleine vitesse, j’ai vu des enfants à côté et j’ai crié « Arrête toi, arrête toi !». J’avais le pouls à 200 et j’ai sorti mon arme. Sa vitre était ouverte, je suis rentré dans l’habitacle et j’ai essayé de lui retirer le volant des mains, avec ma radio dans la main gauche, mon arme dans la droite ».
Un moment où l’accusé ne se rappelle pas avoir appuyé sur la détente : « D’un coup le moteur est devenu très fort, je me suis reculé et c’est là que j’ai entendu la détonation. Oui j’ai dû appuyer sans m’en rendre compte, mais j’étais en stress. »
La cour pointe des contradictions, face à différentes versions
Une version loin de satisfaire la présidente de la cour, pour qui les conditions de ce tir restent floues : « Pourquoi avez vous sorti votre arme, le questionne-t-elle, le conducteur était-il vraiment menaçant ? » La magistrate pointe un coup de feu qui part quand le véhicule est à l’arrêt et que, même si le policier affirme avoir été touché par la voiture, il n’est pas blessé. « J’ai entendu le moteur rugir, j’ai eu peur qu’il ne percute quelqu’un » répond l’ancien brigadier chef.
Mais ce qui questionne d’autant plus la présidente, ce sont ses déclarations inconstantes : « Vous ne pensez pas monsieur, que là, vous livrez des éléments qui s’adaptent au dossier ? » Elle rappelle qu’au cours d’un interrogatoire, l’accusé a dit que le tir était parti de l’habitacle, avant de changer d’avis quand sa version est contredite par les experts. Encore avant, le policier avait aussi déclaré devant l’IGPN qu’en fait, c’était un tir volontaire de légitime défense.
« J’ai menti sur le tir volontaire, car j’étais en état de choc »
« J’ai menti quand j’ai dit que c’était volontaire » admet-il aujourd’hui devant la cour, en expliquant que lors de cette déclaration, juste après l’évènement, il était en état de choc et sous l’effet de certains médicaments. « Mais comment un homme comme vous, aussi droit et professionnel, peut faire une fausse déclaration ? », l’invective l’un des avocats de la famille de la victime. Cette version, sur laquelle vous êtes revenu depuis, elle correspondait à ce que disent les témoins. C’est un calcul que vous faites, en changeant ».
L’avocat général aussi questionne l’accusé : « Vous n’avez pas l’impression, monsieur, que vous êtes piégé dans un mensonge dans lequel vous vous êtes enfermé ? Parce que votre première déclaration, celle du tir volontaire, correspond en tous points à ce que disent les témoins ». Mais le policier persiste : le tir est bien accidentel.
Quant aux témoins civils de la scène, certains ont aussi été entendus ce mercredi. Et ils l’affirment : le policier n’est pas rentré dans l’habitacle de la voiture, il s’est mis en position et a tiré.
La question qui sera donc au cœur des prochains débats, c’est la suivante : les collègues de l’accusé l’ont-ils couvert, de façon à donner une version commune ? L’avocat général rappelle même qu’un policier a fait un malaise lors de la reconstitution des faits, juste avant qu’un juge ne lui explique que les fausses déclarations sont passibles de poursuites.
Des débats qui se tiendront ce jeudi, avant le verdict attendu vendredi. Le policier encourt jusqu’à 20 ans de prison.