Un octroi à Bordeaux jusqu’en 1927
Cet impôt, honni par l’opinion publique et qui fit longtemps débat sur les bancs de l’Assemblée nationale, fut une manne considérable pour les revenus communaux, notamment dans le port de la Lune. En 1884, il couvrait un tiers des recettes de la municipalité bordelaise qui sera l’une des dernières villes françaises à le supprimer, en 1927. Ce service municipal emploiera jusqu’à 170 personnes dirigées, dès 1847, depuis l’Hôtel Ragueneau. En 1904, Bordeaux possédait encore un adjoint délégué aux finances… et à l’octroi !
Pour payer l’octroi, les visiteurs étaient contraints de se présenter à des guichets, comme des postes de douaniers. Dans certaines villes, à commencer par Paris, ces lieux de passage s’appelaient tout simplement « portes », dans d’autres, comme à Bordeaux, on les nommait « barrières ». La capitale girondine employait en effet déjà le mot « porte » pour désigner les entrées de la vieille ville, vestiges de ses anciens remparts, à l’instar de la porte Cailhau.

L’ancien bureau d’octroi de la barrière de Toulouse.
DR
Dix-sept « barrières »
Barrières de Bègles, Toulouse, Arès, Saint-Genès, Pessac, Ornano, Saint-Augustin, Arès, Judaïque, Saint-Médard, Médoc
Entre 1850 et 1900, Bordeaux s’agrandit. En 1853, avec la réalisation de la portion entre le chemin du Médoc et la route de Bayonne, on commence la construction d’une nouvelle ceinture de longs boulevards qui vont des quais jusqu’aux bassins à flot. Ces grands travaux s’achèvent cinquante ans plus tard, en 1902, par le prolongement au nord de boulevard Camille Godard jusqu’à la Garonne. Les entrées de la ville comptent alors dix-sept points de perception de l’octroi, ou « barrières », situés pour la plupart aux grands carrefours de ces fameux boulevards qui marquent la « frontière » principale de Bordeaux avec les communes limitrophes (Bègles, Talence, Le Bouscat) et ont été baptisés depuis Antoine Gautier, George V, Jean-Jacques Bosc…

Vue aérienne des boulevards à Bordeaux dans les années 1970, ici la barrière d’Arès.
Archives Sud Ouest
Bègles, Toulouse, Arès, Saint-Genès, Pessac, Ornano, Arès, Judaïque, Saint-Médard, Médoc… Ces points de passage empruntant leur nom à ceux des routes auxquelles elles donnaient accès, ont conservé encore aujourd’hui leur nom de « barrières ». Seule, la barrière Saint-Augustin, plus récente, n’a jamais existé historiquement comme bureau d’octroi.

La barrrière Saint-Augustin.
Archives Sud Ouest / Guillaume Bonnaud
La plupart des maisons qui jouaient le rôle de garde barrière pour l’octroi ont disparu depuis bien longtemps, mais certaines sont encore là pour témoigner de cette époque. Les bureaux les plus anciens de la ceinture des boulevards furent conçus en 1867 par l’architecte bordelais Charles Burguet. Désaffectés en 1927, ceux du pont de pierre furent détruits en 1953, lors des travaux effectués sur l’ouvrage d’art voulu par Napoléon Ier.
Les « barrières » de la rive droite
Ces deux passages à niveau provoquaient des embarras de circulation
Sur la rive droite, à La Bastide, deux autres lieux de Bordeaux étaient également appelés barrières, avenue Thiers : la Première barrière et la Deuxième barrière, qui constituait la « frontière entre Cenon et Bordeaux ». Mais l’origine de leur nom n’est pas du tout la même : les barrières en question étaient les passages à niveau du chemin de fer.
Comme le rappelait en 2011 dans « Sud Ouest » Yves Baillot d’Estivaux, ancien chef d’entreprise et mémorialiste bordelais, « l’avenue Thiers et son prolongement à Cenon étaient traversés par trois lignes de chemin de fer. La première, au niveau de la rue Galin, reliait la gare d’Orléans (NDLR, aujourd’hui occupée par le cinéma Mégarama) à celle de La Bastide (NDLR, disparue) dans une boucle empruntée par des trains de marchandises. La deuxième barrière, située au niveau de l’actuel pont routier Saint-Émilion (inauguré en… mai 1968), aboutissait à la gare Saint-Jean et était fréquentée par des trains de voyageurs. Une autre ligne empruntait le pont rouge (NDLR, aujourd’hui gare multimodale à Cenon), nommé ainsi parce qu’il s’agissait d’un pont métallique peint au minium. Ces deux passages à niveau provoquaient des embarras de circulation. »
Une activité et une identité propre
Des petites folies du XVIIIe siècle, surtout barrière du Médoc, comme l’hôtel de Luze par exemple, à la Belle Époque, quand on a loti beaucoup d’espaces vides avec de superbes constructions, en passant par le boom du commerce bordelais à la fin du XIXe : les barrières des boulevards bordelais se sont vite développées.
Promenade mondaine, culture et loisirs
À partir de 1928 et pendant trente ans, elles vont devenir des pôles d’attractivité économique et des lieux de promenade mondaine, de culture et de loisirs. Chacune a son identité propre. Judaïque, par exemple, est le lieu d’accueil traditionnel des cirques et c’est là qu’on vend le bétail et la volaille. Le fourrage, c’est à Saint-Genès, les matériaux de construction à Toulouse, les fruits à Pessac, le poisson et les fruits de mer à Bègles et Arès, le lait à Saint-Médard. Plusieurs lignes de tramway les parcourent, entre le boulevard Jean-Jacques-Bosc et le cours du Médoc. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles ont toutes leurs commerces, cafés, restaurants, brasseries, équipements sportifs, comme le Vélodrome de la barrière Saint-Médard, et cinémas. Le cinéma Saint-Genès, à la barrière du même nom, fut le dernier survivant de sa catégorie puisqu’il résista jusqu’en 1995, après avoir été rénové et transformé en salle d’art et essai sous le nom de Nouveau Saint-Genès en 1976… A Judaïque, on va au ciné-music-hall Louxor.

Beaucoup d’automobiles et autobus à la barrière Saint Genès à Bordeaux dans les années 1970.
Archives Sud Ouest
Ranimer les barrières
À partir des années 1960, l’essor de la voiture sonne le déclin des barrières – Médoc et Bègles ont toutefois résisté et sont restées des quartiers vivants, polarisant des commerces et des services. À cette époque, à Bordeaux comme ailleurs, l’automobile a pris le pas sur le reste, le tramway a disparu et les boulevards sont devenus une sorte de périphérique interne, figé dans le temps depuis les années 1980, pollué, bruyant et peu propice à la promenade.

Circulation importante à la barrière du Médoc sur les boulevards à Bordeaux le 20 janvier 1983.
.Archives Sud Ouest

Au marché de Bègles, le mercredi matin, quand la barrière est piétonnisée. Décembre 2023.
Guillaume Bonnaud
L’idée, désormais, est de transformer cet axe de circulation en lieu de vie à l’échelle métropolitaine à l’horizon des années 2030-2040. Et de donner aux barrières la possibilité de reconquérir la place attractive et festive qu’elles occupaient dans l’espace public autrefois.
(1) L’octroi était ainsi appelé parce qu’il faisait partie des impôts indirects qui ne pouvaient être établis sous l’ancien Régime sans que le roi en eût octroyé la permission par des lettres patentes.