Cette structure moléculaire désordonnée confère au verre son superpouvoir : une adaptabilité de caméléon. Puisque ses atomes n’ont pas besoin de se fixer dans un schéma spécifique, sa structure peut intégrer, à des températures élevées, un large éventail de composés chimiques. Ces ajouts peuvent apporter de la couleur, de la flexibilité, une plus grande résistance à la chaleur et une solidité accrue, entre autres.
« La composition du verre peut varier à l’infini, et vous pouvez sans cesse changer ses propriétés », confirme Alicia Durán, membre du Conseil supérieur de la recherche scientifique d’Espagne et ancienne présidente de la Commission internationale du verre qui a oeuvré avec les Nations unies à la promotion de ce matériau. « La principale qualité du verre, poursuit-elle, c’est qu’il peut être produit, reproduit, naître et renaître – pour la même application ou pour d’autres usages – indéfiniment. C’est le fondement même de la durabilité. »
Pour les scientifiques, c’est une opportunité d’expérimentation sans fin. Il en va ainsi au laboratoire d’ingénierie et de traitement des matériaux de Corning, une multinationale spécialisée dans le verre et la céramique, située dans l’État de New York. Lorsque je l’ai visité, des techniciens vêtus de combinaisons isolantes sortaient d’un four industriel un creuset de verre chauffé à blanc, y versant avec soin l’une des milliers de nouvelles formules expérimentées sur le site.
Corning est connue pour avoir collaboré avec Thomas Edison afin d’améliorer son ampoule électrique, en 1879. Depuis, l’entreprise a multiplié les innovations autour du verre, depuis le matériel de laboratoire en Pyrex (utilisé pour produire la pénicilline et les premiers vaccins contre la poliomyélite) jusqu’aux premières lignes en fibre optique (essentielles aux autoroutes de l’information) et au verre ultrarésistant Gorilla Glass (qui, en général, empêche l’écran de votre téléphone de se briser).
Même si une grande partie de ce qui est en cours de développement chez Corning demeure confidentiel, de nombreux autres chercheurs partagent ouvertement leurs projets. Ainsi du verre bioactif : en 1969, un professeur de l’université de Floride a découvert que, en remplaçant une partie de la silice par du calcium, il était possible de créer des granules ou de la poudre de verre se liant aux os fracturés, accélérant ainsi leur guérison. Grâce à cette découverte, le bioverre est en cours de reformulation pour devenir un traitement potentiel des infections des os et des blessures des tissus mous, m’explique Julian Jones, spécialiste en sciences des matériaux à l’Imperial College London, qui étudie le sujet depuis vingt-cinq ans. Cette approche pourrait résoudre l’un des plus grands défis de la médecine, alors qu’un nombre croissant d’agents pathogènes deviennent résistants aux antibiotiques. Julian Jones a été le pionnier du bouncy bioglass, un bioverre-polymère ayant l’élasticité du caoutchouc, imprimé en 3D et destiné à reformer le cartilage. « Pour les patients âgés souffrant d’arthrite, dit-il, c’est un peu le graal de la régénération du cartilage. »