En Allemagne, où l’université publique reste largement gratuite et sélective, l’essor fulgurant de l’IU Internationale Hochschule fait figure d’exception. Selon Der Spiegel, cette université privée, fondée en 1998, a vu ses effectifs passer de 10 000 étudiants en 2016 à plus de 130 000 aujourd’hui, en promettant un accès élargi aux études supérieures dans un pays encore très marqué par la sélection scolaire précoce.
L’IU s’adresse notamment à ceux que le système allemand laisse de côté : élèves sans Abitur (l’équivalent du bac), candidats recalés par le numerus clausus, étudiants issus de familles où les parents n’ont pas fait d’études supérieures. L’établissement revendique cette ouverture : “Presque tous les cursus sans numerus clausus, un apprentissage au maximum autodéterminé”, proclame sa communication. Selon ses propres chiffres, plus de 70 % des étudiants viennent de foyers non universitaires et 16 % étudient sans baccalauréat.
Ce modèle repose sur des frais élevés – de 259 euros par mois pour l’enseignement à distance à plus de 439 euros pour les formules hybrides – et sur une logique explicitement marchande. “Chaque étudiant inscrit est aussi un client payant, l’éducation est le produit dans le panier”, écrit le magazine. L’université assume une stratégie de “croissance hyperrapide”, financée par le fonds britannique Oakley Capital et une holding domiciliée aux Bermudes. Malgré cette expansion, le groupe a enregistré une perte de 37 millions d’euros en 2023.
À l’échelle nationale, l’impact est déjà tangible. En 2022, “un étudiant sur quatre en travail social en Allemagne était inscrit à l’IU”. Une concentration qui inquiète les syndicats, tant ces formations alimentent directement les services publics allemands. La multiplication rapide des cursus – plus de 200, dont près de 70 nouvellement accrédités en 2024 – a aussi conduit à des impasses, notamment dans des filières réglementées comme l’architecture. “C’était comme une bombe qui explose”, raconte un étudiant découvrant que son diplôme ne permettait pas d’exercer sous le titre protégé d’architecte.
La dimension internationale accentue ces fragilités. Certains étudiants voient leurs projets de master à l’étranger retardés, faute de reconnaissance claire de leur diplôme, comme ce futur étudiant aux États-Unis contraint de repousser son départ d’un an. Par ailleurs, la stratégie de l’IU s’inscrit dans un marché mondialisé de l’enseignement supérieur, où flexibilité, marketing et capitaux internationaux redessinent les frontières académiques.
Officiellement, l’université affirme contribuer à la “justice éducative”. Mais pour l’hebdomadaire, le constat est plus sombre : “À la fin, ce sont les étudiants qui doivent payer le prix de l’expansion.”