Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, la fragmentation économique et la montée de nouvelles puissances, la relation entre l’Europe et l’Afrique est à un tournant. Longtemps structurée autour de l’aide au développement, elle cherche aujourd’hui à évoluer vers un véritable partenariat fondé sur l’investissement, la co-construction et la création de valeur locale. C’est l’un des grands enjeux débattus lors du dernier sommet Union européenne – Union africaine, organisé à Luanda, en Angola.

NOS INVITÉS

👉Mario Pezzini, économiste, ancien directeur du centre de développement de l’OCDE, auteur du rapport Europa 360° pour la fondation espagnole Avanza

👉Benoît Chervalier, président de BCH Investvice-président Afrique du Medef international, président Africa Business Europe, cofondateur et directeur exécutif de la Chaire Business et industrie en Afrique de l’ESSEC, auteur de l’essai « Ce qu’attend l’Afrique » (éditions de l’Aube)

👉 Youssouf Camara, coach de dirigeants, directeur de la Maison de l’Afrique

 

D’un modèle d’aide à un modèle de partenariat

Pendant des décennies, la relation euro-africaine a reposé sur une logique de donateurs et de bénéficiaires. Mais ce modèle montre aujourd’hui ses limites.

Pour l’économiste Mario Pezzini, ancien directeur du Centre de développement de l’OCDE, il est temps de passer à une alliance fondée sur le dialogue et la co-gouvernance :

« Il faut construire une relation différente, basée sur des règles définies ensemble, et non plus sur des projets pensés uniquement côté européen. »

Même constat du côté du secteur privé. Benoît Chervalier, banquier d’affaires et président Afrique de Business Europe, plaide pour une rupture avec l’aide publique au développement telle qu’elle existe aujourd’hui :

« Il faut sortir de la logique de l’aide et aller vers une logique d’investissement. Ce que veulent les citoyens, c’est un retour sur investissement, pas seulement des promesses. »

Une Afrique plurielle, des partenariats multiples

L’Afrique n’est pas un bloc homogène. Ses réalités économiques, politiques et sociales varient fortement d’un pays à l’autre. De plus, l’Europe n’est plus le seul partenaire stratégique du continent.

La Chine, les pays du Golfe, la Turquie ou encore l’Inde renforcent leur présence économique. Les pays africains revendiquent désormais la liberté de choisir leurs partenaires.

« Personne ne veut être sous tutelle, ni les Africains, ni les Européens », rappelle Benoît Chervalier.

Cette diversification se traduit aussi par des relations bilatérales plus dynamiques entre certains pays européens et africains, au-delà des cadres institutionnels.

Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, s'adressant au public lors du Global Gateway Forum 2025 au Square - Brussels Meeting Centre, à Bruxelles, le 9 octobre 2025.

Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, s’adressant au public lors du Global Gateway Forum 2025 au Square – Brussels Meeting Centre, à Bruxelles, le 9 octobre 2025. AFP – NICOLAS TUCAT

Global Gateway : 300 milliards d’euros pour l’Afrique

L’Union européenne a lancé en 2021 le programme Global Gateway, un vaste plan d’investissement de 300 milliards d’euros, dont la moitié destinée à l’Afrique. Les priorités :

  • infrastructures

  • transition énergétique

  • numérique

  • santé

  • transports

  • éducation

L’objectif est de proposer une alternative aux investissements chinois, en misant sur des financements durables et transparents.

Mais le président sud-africain Cyril Ramaphosa met en garde :

« Ces investissements ne doivent pas remplacer une dépendance par une autre. Ils doivent être transformateurs et créateurs de capacités locales. »

Le défi de la transformation locale

Un point fait consensus : l’Afrique doit transformer davantage ses ressources sur place.

Produire localement, développer les chaînes de valeur, créer des emplois et réduire la dépendance aux exportations de matières premières sont des priorités.

Mario Pezzini insiste :

« Une infrastructure sans compétences ni institutions devient un décor. Une route seule ne crée pas de développement. »

Les investissements doivent donc s’accompagner :

Mario Pezzini, Bruno Faure, Youssouf Camara et Benoît Chervalier dans les studios de RFI

Mario Pezzini, Bruno Faure, Youssouf Camara et Benoît Chervalier dans les studios de RFI © RFI

PME, agriculture et jeunesse au cœur du développement

Les petites et moyennes entreprises, souvent familiales, constituent l’essentiel du tissu économique africain. Pourtant, elles rencontrent de nombreux obstacles : normes, accès au financement, compétitivité, logistique.

Youssouf Camara, directeur général de la Maison de l’Afrique, plaide pour une coopération plus opérationnelle :

« Les accords politiques ne suffisent pas. Il faut accompagner concrètement les entreprises africaines pour qu’elles accèdent aux marchés européens. »

L’agriculture, l’agro-industrie et les industries locales sont également des secteurs clés pour absorber la forte croissance démographique du continent. D’ici 2050, environ 800 millions de jeunes entreront sur le marché du travail africain.

Vers une relation plus équilibrée

La nouvelle doctrine européenne repose sur une idée centrale : créer de la richesse là où elle est produite.

Cela suppose :

  • une industrialisation progressive

  • des investissements ciblés

  • une meilleure intégration régionale

  • un dialogue politique plus équilibré

L’objectif n’est plus seulement de financer, mais de co-construire.

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