Fernand Le Rachinel le répète à l’envi : il n’a « jamais commis d’infractions de [sa] vie ». L’an dernier, cet ancien député européen Front national (FN) a pourtant été condamné à 2 ans de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende pour détournement de fonds publics dans l’affaire des emplois fictifs des assistants du parlement européen.

Sa conviction d’être innocent l’a donc incité à faire appel. Un choix judicieux ? Pas sûr. Chacune des phrases prononcées ce jeudi après-midi lors de sa laborieuse audition l’enfonce. Et renforce, par là même, les soupçons de « système de fraude » reprochés au RN, reconnu coupable en première instance d’avoir détourné les financements de Bruxelles en faisant embaucher comme assistants des personnes travaillant en réalité pour le parti.

Ses « assistants » ? Le garde du corps et la secrétaire de Jean-Marie Le Pen

Ancien chef d’entreprise, Fernand Le Rachinel effectue un premier mandat au parlement européen entre 1994 et 1999. Cet ancien membre du bureau politique du FN y retourne pour une nouvelle période cinq ans en 2004 lorsqu’il remplace au pied levé une députée démissionnaire.

Très vite, on lui impose ses deux assistants : Thierry Légier, le garde du corps de Jean-Marie Le Pen, et Micheline Bruna, la secrétaire personnelle du « Menhir ». « C’est Jean-Marie Le Pen qui décidait qui travaillait pour qui et voilà. Je n’intervenais pas du tout sur les recrutements, ni sur les indemnités », expose benoîtement cet homme de 83 ans au style vieille France – pochette accrochée à la veste assortie à la cravate.

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« Thierry Légier ne travaillait pas pour moi. Micheline Bruna non plus », ajoute l’ancien élu en décrivant un système de pool d’assistants. Ainsi, dans les faits, se reposait-il sur les collaborateurs d’autres députés de son parti. « Ce n’étaient pas des emplois fictifs. Ils travaillaient réellement mais pas dans les bonnes cases », se justifie-t-il.

Comme l’a rappelé dans la matinée le directeur général des finances du Parlement européen, partie civile dans ce dossier, les règles sont pourtant claires : chaque assistant doit être au service exclusif de son député et assurer uniquement des tâches en lien avec son mandat. Avec Fernand Le Rachinel, on en est loin. La réglementation ? « Je l’ignorais », répond-il sans manifester la moindre gêne.

« Je ne sais pas quoi répondre »

Face à la cour, le prévenu prétend n’avoir jamais fait signer de contrat de travail dans ses entreprises. La présidente de la cour rappelle le parcours professionnel de cet imprimeur qui, en son temps, fut président du tribunal de commerce de Saint-Lô (Manche). « Vous savez que la personne à qui vous versez un salaire vous doit un travail à vous et pas au voisin », assène Michèle Agi. « Je ne me souciais pas du tout de l’administratif. Je les signais comme on signe un contrat d’assurance », évacue l’octogénaire, d’une incroyable légèreté.

« En tant que président du tribunal de commerce, comment auriez-vous accueilli ces propos ? » relance la magistrate, effarée. « Dans les entreprises ce n’est pas comme au parlement européen, c’est différent », jure Fernand Le Rachinel sans argumenter davantage.

L’ex-élu plaide le contexte de l’époque. « On n’avait pas le choix », glisse-t-il en écartant les bras, admettant qu’il n’aurait pas pu s’opposer à la règle fixée par Jean-Marie Le Pen et que la justice reproche à sa fille d’avoir fait perdurer. Fernand Le Rachinel, qui s’est fâché avec son parti de cœur pour une histoire de dette, assure aussi que d’autres mouvements fonctionnaient ainsi. « Cela ne peut pas être une excuse, ni même une explication », coupe la présidente. À force d’insister, la cour arrache à Fernand Le Rachinel de timides concessions. « Oui, je suis responsable d’avoir accepté », « j’ai failli, je n’ai pas vérifié, c’est une faute bien sûr », marmonne-t-il.

L’un des avocats généraux recentre les débats sur ce qui apparaît, au fond, comme le cœur du sujet : « Pourquoi êtes-vous moins vigilant lorsqu’il s’agit d’argent public que quand il s’agit du vôtre ? » « Je ne sais pas quoi répondre », bredouille le retraité. « Dans vos interrogatoires, vous dites que le FN vivait grâce à ce système. Vous aviez conscience que c’était illégal ! poursuit le magistrat. À force de détourner les yeux, n’avez-vous pas fini par détourner de l’argent public ? »

« Je pensais vraiment que c’était normal »

« Je pensais vraiment que c’était normal. Je n’imaginais pas que nous étions dans l’illégalité », s’accroche le prévenu. Son seul regret est de ne pas avoir démissionné, non au regard des faits reprochés, mais de la situation inconfortable dans laquelle il se trouve vingt ans plus tard. « Si j’avais su… », ressasse-t-il.

L’interrogatoire est un tel désastre que l’avocat met les « réponses étonnantes » de son client sur le compte de l’âge et de ses facultés intellectuelles déclinantes. « Si c’était à refaire, vous agiriez de la même manière ? », lance Me Robert Apéry en guise de perche. Après un long silence, Fernand Le Rachinel souffle : « Je ne sais pas quoi répondre. »

L’audience se poursuit la semaine prochaine.