Alors que la deuxième séance d’auditions de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la sécurité dans les musées a eu lieu aujourd’hui, le Louvre continue à s’enfoncer dans les problèmes qui démontrent, semaine après semaine, que sa gouvernance est entièrement à revoir, et surtout que le projet « Grande Colonnade » doit être abandonné de manière urgente, pour se concentrer sur les vraies priorités.
C’est ainsi que, pendant plusieurs jours, une partie du département des Antiquités égyptiennes, notamment autour de la salle où se trouve le mastaba, était baignée d’une très forte odeur d’urine, qui émanait des bouches d’aération se trouvant au sol. L’origine de ces effluves qui incommodaient fortement le personnel et les visiteurs a finalement été trouvée : il s’agissait d’une fuite derrière le mur des sanitaires. Les choses ont depuis été réparées.
Cet événement ne semble pas en être un au Louvre tant les incidents se multiplient. Il y a quelques jours également, alors qu’une assemblée générale avait lieu pour décider ou non de la poursuite de la grève, retardant l’ouverture du musée, un incident électrique s’est déclaré dans un local technique d’un ascenseur non loin de l’escalier Mollien. Les pompiers sont intervenus rapidement, ce qui est à mettre au crédit du Louvre et il n’y a pas eu de dégâts visibles (sauf pour l’ascenseur, qui désormais ne fonctionne plus).
Une intervention sera néanmoins beaucoup moins rapide, et celle-ci met en cause également la sécurité incendie. En effet, les ailes dites Mollien, et du Bord-de-l’Eau, dans l’aile Denon, sont, depuis l’inondation dans la bibliothèque des Antiquités égyptiennes (voir l’article), privées de chauffage, ce qui touche donc les bureaux des départements des Antiquités orientales, des Antiquités grecques et romaines, des Antiquités égyptiennes, des Arts de l’Islam et des Antiquités byzantines et des Chrétiens d’Orient, ceux des syndicats et de la direction de l’accueil, du public et de la surveillance (DAPS), mais aussi ceux de la direction générale, jusqu’à celui de la présidente-directrice.
-

- 1. État de corrosion des réseaux hydrauliques
Photo tirée du document présenté aux syndicats le 15 janvier - Voir l´image dans sa page
Cela, par parenthèse, vient contredire l’affirmation du Louvre que l’inondation était due à une ouverture accidentelle d’une canalisation dont on savait qu’elle ne pouvait plus servir. Car avant cela, le chauffage fonctionnait, et c’est bien l’impossibilité désormais de faire circuler de l’eau dans les tuyaux de cette partie du Louvre, dont la corrosion est parfois spectaculaire (ill. 1), qui est à l’origine de cette absence de chauffage.
Ces travaux, qui ont été présentés aux organisations syndicales pour la première fois dans une réunion le 15 janvier, vont imposer de reloger les 157 agents qui travaillent ici, mais aussi de trouver des locaux pour déménager temporairement les bibliothèques qui, rappelons-le, sont un outil de travail essentiel pour les conservateurs.
Si les études de projet semblent avoir déjà été réalisées, ce chantier n’avait pourtant jusqu’à aujourd’hui jamais été évoqué devant les organisations syndicales, qui vont devoir déménager, et n’avait jamais été présenté en conseil d’administration. Cela prouve que sa mise en œuvre a été décidée dans l’urgence. Les travaux ne doivent pas commencer, dans le meilleur des cas, avant septembre prochain, et promettent d’être longs.
-

- 2. Salle du Conseil au Louvre
Photo : La Tribune de l’Art - Voir l´image dans sa page
En attendant, tous ces bureaux, y compris la grande salle de réunion dite salle du Conseil (ill. 2), sont privés de chauffage. Un contrat a donc été passé avec la société Dalkia pour fournir aux agents des radiateurs individuels, manifestement de deux modèles : l’un de type convecteur (ill. 3), l’autre de type bain d’huile (ill. 4).
Outre le coût, et le désagrément pour les agents du Louvre, cela n’est pas sans inquiéter pour la sécurité incendie, sachant que le schéma directeur sur ce sujet n’est toujours pas terminé. Plusieurs sources nous ont ainsi indiqué qu’un début de feu, heureusement maîtrisé immédiatement, s’était produit sur un appareil de chauffage présent dans un des bureaux syndicaux.
-

- 3. Radiateur convecteur au Louvre, de marque UNELVENT/Soler & Palau, modèle TLS-603 T
Photo : La Tribune de l’Art - Voir l´image dans sa page
-

- 4. Radiateur à bain d’huile au Louvre
Photo : La Tribune de l’Art - Voir l´image dans sa page
Rien d’étonnant, à vrai dire. Comment imaginer que la multiplication de tels radiateurs individuels, qui servent normalement de chauffages d’appoint et demandent une puissance électrique bien plus importante que le matériel informatique classique que l’on trouve dans des bureaux, puisse être anodine ? Le Louvre n’a, à nos questions comme à toutes les autres, pas daigné nous répondre.
Nous aurions pourtant aimé savoir si les témoignages que nous avons pu recueillir sur le branchement de certains de ces appareils, notamment dans des bureaux individuels, sur des prises multiples, sont exacts. Il faut savoir que ce type de branchement, même si l’appareil est le seul connecté, constitue un facteur de risque d’incendie. Le règlement du Louvre prohibe complètement cela, mais il semble que cela ne soit pas toujours respecté.
Par ailleurs, d’après l’étiquette placée sur les convecteurs (ce que l’on peut vérifier en ligne pour ce modèle TLS-603 T), si ceux-ci sont bien inscrits « CE », ce qui signifie qu’ils respectent notamment les exigences de sécurité définies par l’Union européenne, il n’en va pas de même pour la norme « NF » (cette mention est d’ailleurs absente de ce marquage), qui est une norme française plus stricte que CE. Elle indique que le produit est testé régulièrement par un organisme indépendant, ce qui assure un niveau de sécurité plus important.
Si la norme NF n’est pas obligatoire, elle est néanmoins fortement conseillée et parfois imposée dans les appels d’offre. Si ces appareils ne sont pas, comme cela semble être le cas, NF – mais, comme nous le disions, nous n’avons pas eu de réponse du Louvre à cette question, pas davantage qu’aux autres – cela témoigne d’une attention insuffisante à la sécurité incendie.
Nous aurions également voulu savoir s’il est exact que, même avec de tels appareils, certains bureaux peinent à atteindre 15°C, ce qui constitue évidemment de très mauvaises conditions de travail pour le personnel.
Nous aurions aimé être sûrs que certains radiateurs ne restent pas allumés toute la nuit, contrairement aux consignes (effectivement données par la direction) de les éteindre systématiquement le soir.
Nous aurions enfin souhaité comprendre comment des petits appareils, conçus pour des petites pièces, pouvaient éviter de surchauffer lorsqu’ils sont installés dans de trop grands espaces pour lesquels ils ne sont pas conçus, comme c’est le cas pour la salle du Conseil ou les bibliothèques.
Cette affaire témoigne, à nouveau, du retard pris par le musée dans la résolution de problèmes pourtant largement connus (nous avons indiqué, lorsque nous avons révélé l’inondation, que la direction était informée depuis longtemps de la vétusté des canalisations). Elle démontre une fois de plus, que l’important est bien de concentrer les efforts du musée sur la remise en état du bâtiment, et non sur le projet Grande Colonnade. On remarquera d’ailleurs qu’ici, ce n’est pas l’aile Sully, celle au cœur de « Nouvelle Renaissance », qui est concernée, mais bien l’aile Denon. Ce projet est bien le problème, pas la solution.