Casquette en laine vissée sur le crâne, masque noir prenant tout le visage, écharpe nouée autour du cou : Franck Doucen s’offre peu au regard des autres. Seulement ses yeux, sombres. Une habitude prise depuis le covid. Un peu « anar », comme il se décrit, il a joué avec le feu en se promenant, à l’époque, sans masque. Une période qui le conduisit dans un service de réanimation d’un hôpital parisien et dont il conserve des problèmes de santé, ce qui le contraint à désormais se surprotéger. Même si, quand on tend parfois l’oreille pour capter une voix qui peine à traverser le morceau de tissu épais posé sur sa bouche, on comprend que le plasticien et poète (il est l’auteur de « Ni papier ni crayon », Ex-Maudits, publié en septembre 2024) n’était déjà pas du genre à s’exposer.

Pendant vingt ans, c’est dans le secret de son petit appartement de 18 m2, au 6e étage d’un immeuble du XVIIe arrondissement de Paris, qu’il retrouvait le soir venu ses « installations », comme il les appelle, après une journée passée à distribuer le courrier en tant que facteur ou à manipuler des objets comme magasinier dans le cinéma. Des boîtes fabriquées à partir de rebuts de matériaux et, à l’intérieur desquelles, il mélange objets de poupées et textes pour faire revivre une Bretagne disparue.

Avec mes grands-parents, j’ai appris le breton. J’ai compris que leur langue n’était pas uniquement un moyen de communication. C’était aussi une vision du monde. Leurs mots avaient des rides. Ils parlaient une langue qui datait du Ve siècle.

« Une vision du monde »

Natif de Saint-Brieuc, le quinquagénaire a grandi face à la plage des Rosaires, à Plérin (22). Mais il a aussi passé du temps chez ses grands-parents, en particulier au Moustoir (22), près de Carhaix (29). Une famille qui ne parlait que breton et auprès de laquelle il a pu capter, comme il le raconte, « les derniers feux d’une civilisation. » Sa mère, Claudette Le Guellec a fondé, en 1979, l’école Diwan de Saint-Brieuc. Elle est décédée en 2000. Ils sont désormais tous réunis à travers ces 48 boîtes. « Avec mes grands-parents, j’ai appris le breton. J’ai compris que leur langue n’était pas uniquement un moyen de communication. C’était aussi une vision du monde. Leurs mots avaient des rides. Ils parlaient une langue qui datait du Ve siècle », explique-t-il, alors que son téléphone diffuse une vidéo de la poétesse du Trégor, Anjela Duval.

Depuis décembre, ces fragments d’une Bretagne ancestrale ont quitté son petit appartement, pour être exposés, pour la première fois, et jusqu’au 24 janvier, dans une galerie de la rue Lepic, à Montmartre (*). C’est l’artiste brestois Pierre Malma qui l’a poussé à forcer sa nature discrète.

Comme les marins pêcheurs, c’est une vie par gros temps. J’ai souvent été confronté à ça.

Contraint de faire ses cartons

Rien ne prédestinait Franck Doucen à devenir artiste. Jeune, il aspirait, comme beaucoup de gamins de son âge, à devenir footballeur. Milieu défensif à l’AS Ginglin, de Saint-Brieuc, puis recruté à Guingamp (22), l’aventure s’est arrêtée assez vite. Il s’est ensuite réfugié dans une autre passion, la lecture. « Mon père, boursier, m’a forcé à apprendre le dictionnaire et à lire tous les étés », raconte-t-il, citant pour auteurs Cesare Pavese, Georges Bataille ou René Char.

Toujours poussé par son père, il a suivi des études de droit, jusqu’au doctorat, à Rennes. Mais son truc à lui, c’était l’histoire de l’art. En créant ses boîtes, à partir de 2006, autour de ses « fantômes », il s’est finalement autoformé. « C’était une forme de douleur. L’absence de la présence puis la présence de l’absence. J’ai commencé à créer. »

Mais jusqu’à quand ? Car au moment même où démarrait l’exposition, en décembre, il apprenait qu’il devrait bientôt – fin mars – quitter son appartement d’où tout est parti. La propriétaire l’a vendu et il doit faire ses cartons. Que deviendra-t-il ? Et ses boîtes ? « Je n’en sais rien. Comme les marins pêcheurs, c’est une vie par gros temps. J’ai souvent été confronté à ça », philosophe Franck. Les vents ne sont toutefois pas toujours mauvais. Bientôt contraintes de quitter leur nid, ses œuvres à cheval entre art contemporain et art brut trouveront peut-être refuge en Bretagne, terre d’accueil. Pour une nouvelle exposition, au plus près de leurs racines. L’histoire attend d’être écrite. Avis aux amateurs.

* Exposition « Plec’h eoc’h ? » (Où êtes-vous ?), galerie La Moulinette, jusqu’au 24 janvier.