Depuis 1999, l’Union européenne et les quatre pays fondateurs du Mercosur (l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay) discutent d’un accord de libre-échange. Il s’agit du plus vaste accord commercial jamais négocié par l’Union européenne. Bien que présenté comme un accord stratégique majeur, le texte continue de faire débat au sein de l’Union européenne.
Selon la Commission européenne, l’accord pourrait accroître le PIB de l’Union de 0.05 % d’ici 2040, soit environ 77.6 milliards d’euros. Les conséquences varient fortement selon les secteurs, pouvant créer à la fois des opportunités et des vulnérabilités économiques. Pour éclairer ces enjeux, nous avons interrogé Edmé Dominguez, experte en relations internationales et spécialiste des questions commerciales et géopolitiques, installée à Göteborg, en Suède.
« Cet accord profite surtout aux grandes entreprises européennes, tandis que les petites et moyennes exploitations locales, ici ou là-bas, risquent d’être fortement impactées. »
Le secteur agricole, le plus grand perdant de l’accord
Le secteur agricole concentre l’essentiel des critiques à l’encontre de l’accord. Les agriculteurs européens, et en particulier les éleveurs, dénoncent une concurrence déloyale face aux producteurs du Mercosur, qui bénéficient de coûts de production plus faibles liés au prix de la terre, à une main-d’œuvre moins coûteuse et à des réglementations moins contraignantes.
Selon le ministère français du Commerce extérieur, l’accord ne devrait pas entraîner une augmentation massive des volumes d’importations de viande bovine ou de volaille. Il pourrait toutefois provoquer un effet à la baisse sur les prix de certains produits sensibles, tels que le soja ou le sucre. Emmanuel Macron a d’ailleurs fait de la défense du modèle agricole français, affirmant qu’il refusait “de sacrifier l’agriculture française sur l’autel du libre-échange”. Même en l’absence d’une augmentation des volumes importés, une pression à la baisse sur les prix de produits sensibles, tels que le bœuf, le soja ou le sucre, pourrait fragiliser des exploitations agricoles déjà en difficulté.
©Colin White
Sur le plan économique, l’accord vise à faciliter les échanges entre deux blocs représentant près de 800 millions de consommateurs, en supprimant progressivement les droits de douane sur 91 % des biens exportés par l’Union européenne vers le Mercosur. Un gain réel, mais limité, étant donné les effets inégaux de l’accord selon les secteurs.
Industrie automobile et luxe, les secteurs gagnants de l’accord
Certaines industries européennes sont bien placées pour tirer parti de l’ouverture du marché sud-américain. La suppression progressive des droits de douane profitera aux voitures (actuellement taxées à 35 %), à l’agroalimentaire, à l’industrie du luxe et des produits pharmaceutiques. Pour l’Allemagne, cela représente un atout majeur. Pour la France, ce sont surtout les grands groupes pharmaceutiques et aéronautiques qui pourraient en bénéficier.
L’accord facilite également l’accès à des matières premières stratégiques, comme le lithium, le cuivre ou le fer (indispensables à la transition énergétique et à la production de batteries pour véhicules électriques). Cela pourrait permettre à l’Europe de sécuriser ses approvisionnements, limitant sa dépendance à de grandes puissances, telle que la Chine.
©Hasbi Kurnia
Dans le secteur agroalimentaire, les vins et spiritueux français constituent un avantage. L’accord prévoit la suppression des droits de douane sur le champagne (de 16 à 35 % de droits de douane en moins). Le cognac et les vins fins offrent ainsi aux producteurs un accès direct à un marché sud-américain très demandeur. Les produits laitiers et fromagers bénéficieront également d’une protection grâce aux centaines d’indications géographiques reconnues (Comté, Roquefort…), protégeant les noms des produits locaux. Enfin, l’industrie des produits transformés, comme le chocolat, les confiseries ou l’épicerie fine issue de l’Amérique du Sud, pourrait élargir son audience à un marché de plus de 270 millions de consommateurs.
Malgré ces gains potentiels, le traité comporte des risques. Pour Edmé Dominguez, « Cet accord profite surtout aux grandes entreprises européennes, tandis que les petites et moyennes exploitations locales, ici ou là-bas, risquent d’être fortement impactées. ». Certains sous-secteurs (industrie locale, agroalimentaire ou bovine) européens moins compétitifs pourraient souffrir d’une concurrence intensifiée. Le risque est relativement faible pour l’industrie européenne, qui reste compétitive, mais il est beaucoup plus important pour l’agriculture. La concurrence des produits sud-américains jugés moins chers et la pression sur les prix menace directement de nombreuses exploitations.
Coalition au pouvoir divisée sur l’accord commercial UE-Mercosur
Pesticides, hormones et déforestation, les risques sanitaires et environnementaux pointés du doigt
Les écarts de normes sanitaires constituent un autre point de révolte. L’utilisation de pesticides interdits dans l’Union européenne ou d’hormones de croissance animales reste autorisée dans plusieurs pays du Mercosur. Si les produits importés sont soumis aux règles européennes, les contrôles et la traçabilité suscitent des doutes. Selon l’experte en relations internationales « Certains produits agricoles exportés vers l’Europe, comme le soja, le riz ou la viande, sont cultivés dans des conditions nocives pour les travailleurs et pour l’environnement. Sans clauses contraignantes, c’est un danger pour la santé des consommateurs européens ».
Même si les produits importés du Mercosur doivent légalement respecter les normes de l’UE, les agriculteurs dénoncent un manque de contrôle. En novembre 2025, le Brésil autorisait 330 substances actives. L’utilisation de 60 % d’entre elles n’était pas approuvée par l’Union européenne, 37 % étaient approuvées et 3 % en cours d’examen, selon la Commission européenne. À l’inverse, sur les 421 substances actives approuvées par l’UE, 73 % ne l’étaient pas formellement au Brésil. Par exemple, la France a suspendu les importations de produits contenant des résidus de mancozèbe. Le mancozèbe (pesticide utilisé sur avocats, mangues et poivrons) est classé perturbateur endocrinien et suspecté cancérogène et toxique pour la reproduction par l’Agence européenne des produits chimiques.
La hausse des échanges commerciaux peut pousser à produire plus pour l’exportation, aggravant la déforestation en Amazonie, dans le Cerrado (Brésil) ou le Gran Chaco. Une dynamique incompatible avec les objectifs climatiques de l’Union européenne. Emmanuel Macron a rappelé sur X, que “Dans ce contexte, la France votera contre la signature de l’accord.”
La France a décidé de voter contre la signature de l’accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur.
— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) January 8, 2026
Des opportunités pour les expatriés européens
Pour les Européens et les Français résidant en Amérique latine, le traité Union européenne–Mercosur n’est pas un simple débat. Ses conséquences pourraient se faire sentir directement sur le terrain. L’accord est susceptible de faciliter les investissements européens et de créer des opportunités professionnelles pour les multinationales.
« Les grandes entreprises européennes, notamment dans la viande, la pharmacie ou les technologies, tireront des bénéfices directs du traité. »
Certains expatriés travaillant pour des multinationales européennes ou dans des secteurs exportateurs peuvent bénéficier de nouvelles opportunités, notamment grâce à l’allègement des droits de douane qui facilite l’exportation vers l’Europe et ouvre des débouchés pour les producteurs de viande ou de volaille « Les grandes entreprises européennes, notamment dans la viande, la pharmacie ou les technologies, tireront des bénéfices directs du traité », explique Edmé Dominguez. Pour de nombreux entrepreneurs européens installés en Amérique du Sud, l’accord est bénéfique, car la réduction des droits de douane facilite l’exportation de leurs produits. Cette mesure donne un avantage aux pays les plus protecteurs sur le plan commercial, tel que le Brésil, face à d’autres puissances comme la Chine ou les États-Unis.
Mais ces gains dépendent des secteurs. Les petites entreprises locales du Mercosur, même celles où des Français travaillent ou investissent, pourraient avoir du mal à rivaliser avec les grandes entreprises européennes et perdre des parts de marché. Les industries textiles ou agricoles du Mercosur peuvent être dépassées par des produits européens plus compétitifs, ce qui fragilise les entreprises locales et peut entraîner des pertes d’emplois. Les consommateurs européens vivant en Amérique latine pourraient être exposés à des produits soumis à des normes différentes de celles de l’Union européenne.
« Certains profiteront du traité, d’autres devront faire face à une concurrence plus agressive et à des risques sanitaires et environnementaux. »
Au-delà des aspects économiques, l’accord peut avoir des impacts sociaux qui touchent les Français et Européens sur le terrain. Les travailleurs locaux sont souvent faiblement rémunérés : “beaucoup de ces travailleurs sont exposés à des conditions de travail précaires”. Au Brésil, le salaire minimum légal est à 3.500 reais (l’équivalent de 550 €). L’augmentation des exportations risque de déplacer des populations autochtones pour étendre les cultures et respecter les quotas. Les conflits pour l’accès à la terre vont s’intensifier, au détriment de l’agriculture familiale comme les Sans Terre, un mouvement social brésilien qui lutte pour la réforme agraire et la défense des droits des paysans..