De Rio, au Brésil, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, doit s’envoler ce samedi pour Asunción, au Paraguay, afin de signer l’accord commercial entre l’Europe et les pays d’Amérique du Sud, ce fameux Mercosur qui nourrit les inquiétudes d’une partie du monde agricole. Et a conduit le libéral et européen Emmanuel Macron à jouer contre-nature, opposant un « non » de la France, une première depuis Chirac en 2002. Inutile d’attendre trompettes et feux d’artifice d’Asunción. « La cérémonie sera sobre », minimise-t-on à Bruxelles, où les fonctionnaires sont conscients que la partie n’est pas encore gagnée.

Même si le plus dur est fait après 25 ans de négociations, il lui faut l’aval des 720 eurodéputés. Réunis au Parlement de Strasbourg du 19 au 22 janvier, ils se prononceront d’abord sur une motion de censure déposée par les Patriotes pour l’Europe, dont fait partie le Rassemblement national. « L’agriculture française va subir un dumping sauvage délétère, on ne pourra pas se défendre », craint l’eurodéputée RN Mathilde Androuet. Mais cette quatrième motion de défiance en moins de six mois devrait échouer.

« On s’est fait devancer »

Plus problématique pour la Commission, la demande de saisie de la Cour européenne de Justice par 150 élus pourrait, si une majorité y souscrit mercredi, perturber son calendrier. « Ce sera un vote déterminant pour vérifier la légalité de l’accord, chaque voix comptera », prévient l’eurodéputée varoise Manon Aubry (LFI), présidente du groupe de la gauche radicale. Car « cela aurait pour conséquence de geler le processus de ratification » au Parlement « au minimum six mois jusqu’à l’avis de la Cour », attendu d’ici 18 à 24 mois, assure son collègue centriste Pascal Canfin.

Sauf que la Commission qui n’a plus de temps à perdre, a anticipé. En faisant valider la signature par les chefs d’État des 27, réunis en Conseil le 9 janvier, avant un éventuel blocage des députés, elle se donne la possibilité d’appliquer provisoirement le traité. « On s’est fait devancer et le rapport de force n’est plus le même, même si on a un accord verbal pour que ce ne soit pas appliqué », grimace l’élu écologiste David Cormand.

40 milliards d’euros d’exportations en plus

À Bruxelles, on cherche les mots doux. « Il n’y a rien d’automatique et les Parlements de chaque État membre doivent aussi donner leur accord, explique un négociateur. On trouve toujours un arrangement avec les parlementaires européens et on peut attendre dans un délai raisonnable pour une ratification. » En clair, l’Europe n’attendra pas 18 mois pour mettre en route un agrément qui fera faire un bond de 40 milliards d’euros à ses exportations vers l’Amérique du Sud. « Vu sa situation économique, l’Europe ne veut pas se priver de possibilités telles qu’une réduction d’un tiers des droits de douane sur l’automobile », reprend-il.

Il faut dire qu’au-delà de la question agricole qui concentre les attentions hexagonales, ce traité avec le Mercosur vise à alléger les frais dans des secteurs comme l’automobile et les pièces détachées, les machines, l’aéronautique ou les produits chimiques et pharmaceutiques, un marché estimé pour la France à 5,56 milliards d’euros et plus de 600 000 emplois.

Concernant l’agriculture, l’accord garantit la protection de nombreuses appellations géographiques françaises, incluant des fromages et beurres, des vins et spiritueux, du riz, des viandes… Protégée par des clauses de sauvegarde, des quotas et des barrières sanitaires, la filière de l’élevage reste soucieuse. Mais il semble que sa colère, visible et légitime, ne sera pas entendue dans cet océan commercial. D’autant, glisse-t-on à la Commission, que d’autres enjeux liés à l’accès aux matières premières rares offert par le Mercosur prendront le pas sur le reste dans un contexte géopolitique tendu avec la Chine et les États-Unis.