Par

Yann Rivallan

Publié le

16 janv. 2026 à 20h57

Un « tyran manipulateur ». Une « boîte de merde » ou encore « une mafia ». L’enseigne de maroquinerie Paul Marius, fondée à Rouen, était-elle le théâtre d’un climat de terreur, instauré par son dirigeant Florent Poirier et sa famille ? Et surtout, les témoignages et commentaires relayés par le compte Instagram Balance ton Agency à l’été 2022 sont-ils pour certains diffamatoires et injurieux ? Vendredi 16 janvier 2026, la gestionnaire de ce compte Instagram de libération de la parole dans le monde professionnel était renvoyée devant le tribunal de Paris.

Florent Poirier, un « tyran manipulateur » ?

Après un faux départ il y a un an, parce que « les conditions n’étaient pas réunies pour assurer un débat serein », l’audience s’est enfin ouverte vendredi, en début d’après-midi. Si Florent Poirier s’était excusé de certains de ses comportements à l’époque des témoignages, de nombreux « propos agressifs et violents » sur les publications Instagram de Balance ton agency l’ont conduit lui avec sa femme, Marie Poirier-Fauvin, à saisir la justice en novembre 2022.

Dans une atmosphère électrique, avec de nombreux soutiens de part et d’autre, Anne Boistard est vite confrontée aux propos incriminés. Des messages relayés sur son compte Instagram qui sont, pour la plupart, des commentaires et réactions aux publications des témoignages d’anciens salariés de Paul Marius.

Par exemple, il y a cette story Instagram qui accuse « le gérant [d’être] un tyran manipulateur qui n’hésite pas à mettre en danger la santé de ses salariés. » Ou encore cette internaute anonyme qui indique qu’elle ne « donnera plus un centime à cette mafia ».

Parfois déstabilisée par les questions des juges, Anne Boistard, ancienne publicitaire qui a fondé Balance ton agency après un burn-out, voit surtout là un moyen pour les gens de « pouvoir exprimer ce qu’ils ressentent dans le monde du travail ».

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Elle l’assure : « Je n’ai pas volonté de faire du mal aux dirigeants mais plutôt de renverser la table. Je ne me considère par comme une justicière. » À ses yeux, elle s’est seulement « contentée de relayer » des messages, en ayant tout de même pris des précautions sur l’authenticité des témoignages.

« Notre nom a été jeté en pâture »

Après elle, Marie Poirier-Fauvin s’avance à la barre pour « enfin s’exprimer ». Se disant « très sensible à l’injustice », celle qui était anciennement la directrice des ressources humaines — en plus d’être la femme du dirigeant — raconte « le cauchemar » qu’ont entraîné les publications de Balance ton agency.

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Notre nom a été jeté en pâture. Bien sûr qu’on a commis des erreurs à l’époque, mais on est très loin de ce qui nous est reproché.

Marie Poirier-Fauvin
Ancien directrice des ressources humaines de Paul Marius

Elle en veut pour preuve l’absence de poursuites judiciaires ou prud’hommales de Paul Marius. « On nous reproche du harcèlement alors qu’on l’a toujours combattu », se défend-elle ensuite. En 2020, elle explique qu’elle et son mari ont sanctionné deux salariés après des « propos extrêmement graves ». Deux salariés qui aujourd’hui témoignent en faveur de Balance ton agency.

Ensuite, Florent Poirier raconte « la tempête médiatique », le fait de « ne plus oser sortir dans la rue » et l’impossibilité « de s’exprimer » face à « une espèce de lessiveuse ». Les publications sur Instagram ont eu, à son sens, des répercussions dans sa vie. Et « les traces sont encore là », jure-t-il.

« On est traumatisés. On a honte. Ça nous a déshonorés, appuie Marie Poirier-Fauvin. Elle a humilié notre famille. » Et l’entreprise souffre encore, selon eux, d’une « mauvaise image ».

Un « acharnement », selon l’avocate de Paul Marius

Pour Maître Astrid Roger-Vasselin, l’avocate de Paul Marius, Anne Boistard, avec son compte Instagram de libération de la parole, n’a exercé « aucun contradictoire ». Elle voit là de « l’acharnement » sur ses clients, avec qui elle n’a jamais souhaité échanger.

Tout ça, ce n’est que du storytelling. […] Madame Boistard, ce n’est pas une lanceuse d’alerte. Elle anime une plateforme qui est un défouloir.

Maître Astrid Roger-Vasselin
Avocate de Paul Marius

Elle demande au tribunal de condamner la détentrice du compte Instagram, mais aussi de lui « ordonner de retirer toutes les publications » relatives à Paul Marius.

Des faits qui « semblent caractérisés »

Dans ses réquisitions, la procureure de la République n’épargne pas la prévenue. Elle remarque les moments d’hésitation d’Anne Boistard face aux juges : « On sent que ça la gêne un peu d’avoir face à elle des gens qui ont souffert. » Surtout, la procureure regrette qu’on « se substitue à la Justice ». Elle note l’absence de plaintes ou de procès à l’encontre de Paul Marius et de ses dirigeants.

Sur les propos retenus à l’audience, elle émet quelques réserves sur le côté diffamatoire de certains d’entre eux, pas jugés « suffisamment concrets ». D’autres par contre semblent caractérisés, comme l’assimilation de Florent Poirier à « un tyran ».

Sur l’injure publique, « il est possible d’entrer en voie de condamnation » sur un certain nombre de propos relatés, estime le ministère public.

« On cherche à faire taire ma cliente »

Après environ 4 heures de débats, Sandrine Dos Santos, l’avocate de Balance ton agency, plaide la relaxe de sa cliente et 10 000 euros au titre du préjudice moral. Pour elle, les faits rapportés dans les publications Instagram sont avérés. Et la vingtaine de témoignages écrits d’anciens salariés qu’elle a pu transmettre aux juges « attestent les mêmes faits ».

Pour elle, il y a avant tout une « volonté de décrédibiliser une démarche de libération de la parole ».

On cherche à faire taire ma cliente.

Sandrine Dos Santos
Avocate de Balance ton agency

Elle s’étonne d’ailleurs que seulement Balance ton agency ait été poursuivi : « Pourquoi Paul Marius n’attaque pas les journalistes qui ont eux aussi recoupé 18 témoignages de salariés ? »

Et surtout, il est évident pour elle que les comportements dont sont accusés les fondateurs de Paul Marius sont fondés. Dans une interview, Florent Poirier a reconnu à l’époque qu’il a « pu être fatigué et énervé, qu’il a pu avoir des excès sur la forme », note le conseil d’Anne Boistard. C’est pour elle la preuve que le climat toxique dépeint dans l’entreprise est bien réel.

L’affaire a été mise en délibéré. La décision sera rendue le 20 mars 2026.

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