Le président américain qui persiste à ne pas voir en Moscou le
responsable de la guerre en Ukraine, semble, en même temps, obsédé par le risque d’une main mise russo-chinoise sur le Groenland.
Le 7 janvier, un sous-marin P8 de l’US Navy et deux avions AC 130 d’appui aérien ont arraisonné dans l’Atlantique un pétrolier arborant un pavillon russe. « C’est là un acte de piraterie du XXIe siècle absolument intolérable », a déclaré à l’agence Tass un responsable russe du ministère des Affaires Étrangères. Une manifestation de force, exceptionnelle, en effet, compte tenu de l’attitude actuelle de la Maison Blanche à l’égard de la Russie, dont le prétexte était d’intercepter un navire transportant illégalement du pétrole en provenance du Venezuela, toujours frappé d’embargo.
Mais elle illustre tout à fait la contradiction dans laquelle se trouve Donald Trump dans ses relations avec Vladimir Poutine : il veut, partout dans le monde, montrer sa force et affirmer la toute-puissance militaire et politique américaine, mais en même temps il tient à ménager la Russie parce qu’il espère rétablir des relations avec Moscou qui permettront aux États-Unis de faire des affaires juteuses dans cet immense pays. D’ailleurs n’avait-il pas déclaré une semaine avant l’arraisonnement du pétrolier qu’il ferait tout « pour parvenir à une stabilité stratégique avec la Russie » ?
Et pour réaffirmer ce qui semble être une tendance tenace chez lui, dans une déclaration à l’agence Reuters le 14 janvier, Donald Trump a une nouvelle fois déclaré que « Vladimir Poutine était prêt à mettre fin à son invasion de l’Ukraine et à conclure un accord de paix ». Malheureusement, a-t-il répété : « je pense que l’Ukraine est moins prête que la Russie à arrêter la guerre ». Et quand on lui a demandé de préciser quel était celui qui bloquait un accord de paix, il n’a pas hésité une seconde : « C’est Zelensky » !
Aucun signe d’une menace russe au Groenland
Pourtant, un rapport des services de renseignement américain rendu en décembre venait tout juste de prévenir la Maison Blanche, avec semble-t-il, des preuves indiscutables à l’appui, que Poutine n’avait pas renoncé à son objectif de conquérir, pas seulement le Donbass, mais « la totalité » de l’Ukraine. Et même de récupérer certains territoires ayant appartenu à l’URSS.
Or, au même moment, non seulement aucun rapport de la CIA ne signale, que les Russes sont prêts à menacer le Groenland, mais les responsables politiques et militaires de ce territoire danois répètent à qui veut les entendre que leurs stations de surveillance n’ont relevé aucun signe d’une augmentation de la présence de bateaux russes – ou d’ailleurs chinois – dans les parages de leur île.
Quant au Premier ministre danois, il a récemment déclaré que s’il existait une menace contre le Groenland, elle ne venait pas de la Russie, mais des États-Unis. Ce qui n’empêche pas Trump et ses différents porte-parole de répéter qu’il est indispensable de faire du Groenland un territoire américain parce qu’il s’agit « d’un problème de sécurité nationale ».
Les frais de douane, la riposte de Trump
L’ennui pour le président des États-Unis, c’est que beaucoup de gens pensent différemment. À commencer par les Européens qui ont longtemps considéré qu’il s’agissait d’une foucade qui ne survivrait pas à quelques rappels, que des conseillers bien avisés ne manqueraient pas d’objecter au locataire de la Maison Blanche.
Comme celui qui consisterait à lui faire remarquer que le Groenland est un territoire danois, donc indirectement membre de l’Union Européenne et de l’Alliance de l’Atlantique Nord. Et que vouloir se l’approprier, y compris s’il le fallait par des moyens militaires, aboutirait, comme l’a souligné la Première ministre danoise « à la fin de l’OTAN ».
Réponse du président américain : puisque vous vous opposez à ma volonté de prendre le Groenland « d’une façon ou d’une autre » j’augmente vos droits de douane de 10 % maintenant et de 25 % le 1er juin si vous persistez. Une mesure qui touche huit pays européens, dont la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Les Américains défavorables à la prise du Groenland
Seulement, il n’y a pas que les Européens pour s’opposer à la prétention du président des États-Unis, mais aujourd’hui, une majorité de ses concitoyens : 75 %, selon un sondage récent, considèrent que c’est une mauvaise idée de vouloir faire main basse sur le Groenland.
À dix mois des élections de mi-mandat, un certain nombre de membres du Congrès, démocrates et républicains confondus, ont tellement compris cette réticence de leurs futurs électeurs qu’ils ont commencé par envoyer une délégation à Copenhague. Après avoir rencontré notamment la Première ministre danoise, ils ont publiquement déclaré tout le mal qu’ils pensaient des velléités expansionnistes de leur président.
Ainsi la sénatrice républicaine de l’Alaska, Lisa Murkowski, a-t-elle dit aux Danois qu’il y aurait une large majorité de membres du Congrès pour utiliser tous les moyens de procédure à leur disposition pour s’opposer aux idées aventureuses de Trump. « C’est un sujet, a-t-elle précisé, pour lequel il n’y a pas des républicains d’un côté et des démocrates de l’autre ».
À Washington, dans un discours au Sénat jugé « cinglant » par ses confrères, l’élu du Kentucky, Mitch Mc Connell a, lui, fait remarquer que « l’obsession » de Trump, parce qu’elle détournait l’effort et l’attention que l’on devrait donner à l’Ukraine et parce qu’elle affaiblirait l’OTAN, était le plus beau cadeau pour Poutine. Au point qu’un autre parlementaire, pourtant républicain, lui aussi, membre de la Chambre des Représentants, Don Bacon, du Nebraska, est carrément allé jusqu’à menacer de lancer une procédure d’impeachment contre le président.
Le Groenland est peut-être en train de devenir un glaçon dans la chaussure de Donald Trump.