Lors de la construction de La Grande-Motte, elle a créé le Jardin minéral, un ensemble de sculptures monumentales. À 90 ans, elle raconte cette aventure avant-gardiste et sa collaboration avec l’architecte Jean Balladur, en 1968.
Une pelle mécanique fait irruption sur les images blanchies d’un vieux film Super 8. Aux commandes, une jeune femme actionne le godet, creusant et déplaçant le sable. Joséphine Chevry prépare les dunes à accueillir ses œuvres monumentales. Nous sommes en 1968. Au loin, surgissant des marécages asséchés, on aperçoit les squelettes des Pyramides en construction. La Grande-Motte pousse ex nihilo, dans le cadre du projet Racine, portée par l’architecte Jean Balladur. On la voit ensuite marchant avec lui d’un pas décidé sur les sommets de sable, ses longs cheveux soufflés par le mistral, ce vent dont on dit qu’il rend fou.
Pour comprendre comment Joséphine Chevry a atteint ces hauteurs et vécu cette odyssée inédite, il faut commencer par remonter à ses premières expériences artistiques. « Enfant, je faisais du Pollock avant Pollock en peignant le sol de la cour. Je scarifiais les potirons. » Elle se souvient, amusée, de ces gestes qui racontent son rapport précoce, instinctif, presque sauvage à l’Art brut. Elle précise : « Je suis née en région parisienne. J’ai perdu mon père, enfant, et comme ma mère était malade, j’étais en pension. Je n’avais pas de vie familiale. Je ne l’ai revue vraiment qu’à l’âge de 16 ans. J’étais enfant unique et orpheline. Une pupille de la nation. » Ces éléments de son enfance constituent en réalité les fondations de sa quête artistique : des œuvres rassurantes et protectrices, parce que solides et massives.
Grand Prix de Rome en 1966
Joséphine Chevry se forme à l’école des Beaux-Arts de Paris et reçoit le Grand Prix de Rome en 1966. Elle est mère depuis dix ans déjà, d’un petit garçon. Avec son mari, le sculpteur Gérard Ramon, elle fréquente la cellule communiste de l’école et tout une bande d’architectes, dont Claude Comolet et Pierre Braslavsky. C’est ce dernier qui lui propose de participer à sa prochaine réalisation, le casino d’Argelès-sur-Mer. Elle y réalise de grandes portes en métal.
« J’ai appris à découper la tôle et à souder dans les ateliers de réparation des locomotives, à Perpignan. » Une première expérience en tant que sculpteur dans l’architecture et un chantier plein de promesses et de rencontres. Le peintre Yves Loyer, qui réalise une fresque gigantesque, lui fait connaître le groupe formé par les artistes Michèle Goalard et Albert Marchais, qui la présente à Jean Balladur. Il a remporté un concours groupé de dix écoles préfabriquées suivant des profilés en métal de Jean Prouvé. Puis l’architecte l’embarque dans la construction de La Grande-Motte. Avec lui, elle va dompter le littoral capricieux et ajouter du grandiose à ce projet déjà fou.
« J’étais exaltée. Je lui ai proposé une écriture dans les dunes qui était une folie, dans le sens du XVIIIe siècle. Nous avons marché sur le sable, déambulé dans les marais, regardé le ciel. Qu’aurait été ma vie sans cette rencontre ? C’est un miracle pour moi. » Joséphine crée un vocabulaire à elle : des bâtons de bétons gigantesques qu’elle nomme peignes, des demi-lunes appelées jambages et des formes cylindriques de béton brut au design compact ; des ensembles combinés, verticaux, semi-horizontaux, posés à plat, comme une balade poétique, une écriture de plein et de déliés, des balises. « J’avais à cœur de supprimer le socle et que mes sculptures rentrent dans le paysage. Que ce ne soient pas des objets. »
Des créations audacieuses au Point zéro
Joséphine crée un éloge de la nature, harmonie du végétal et du minéral sur 300 m de long, au Point zéro. Des créations audacieuses en phase avec cette utopie balnéaire et le printemps libertaire de 1968. Des créations critiquées dans une époque encore très académique, parts intégrantes d’un projet qualifié tantôt de visionnaire tantôt de laid et d’incongru, construit envers et contre nature et néanmoins aujourd’hui, labellisé Patrimoine du XXe siècle.
Joséphine voulait donner à ses œuvres « une valeur d’usage ». Elle y est parvenue. Durant toutes ces années, les corps mouillés s’en sont fait de précieux bains de soleil, ses sculptures dressées ont fait office d’abris les jours de chaleur brûlante ou de sable cinglant. Certains s’y sont simplement posés pour entendre chanter les dunes et admirer l’horizon. D’autres ont échangé des baisers volés, transformant ses œuvres colossales de béton en décor d’un désir furtif.
La Grande-Motte, galerie d’art à ciel ouvert
Dès les origines du projet de La Grande-Motte, en 1960, l’architecte Jean Balladur a voulu que l’art fasse partie intégrante de la vie quotidienne des habitants de la station balnéaire. Il associe alors des artistes à sa vision, faisant de l’espace public un théâtre de formes sculpturales qui dialoguaient avec l’architecture “extra-ordinaire” des immeubles pyramides. Joséphine Chevry est probablement la plus emblématique, mais les œuvres d’Albert Marchais parsèment la ville. C’est lui qui a réalisé Les Navigardes, un ensemble de 19 figures en béton qui bordent le quai Robert-Fages. Elles sont visibles devant les résidences de La Grande Pyramide, l’Eden ou le Fidji. Elles représentent des figures inspirées des proues des navires vikings et évoquent un bestiaire fantastique. Un ensemble spectaculaire, chacune mesure plusieurs mètres, qui semble défendre la ville des emportements maritimes.
Michèle Goalard, peintre et sculptrice, a elle aussi laissé une empreinte dans le paysage de La Grande-Motte. Parmi ses contributions les plus visibles figurent les sculptures de la passerelle piétonne des Lampadophores à l’entrée ouest de la ville : douze silhouettes en pied, hommes et femmes qui semblent porter la lumière et guider le visiteur vers le cœur de la ville. L’œuvre de Michèle Goalard est aussi présente dans les jardins de La Grande Pyramide, avec des formes inspirées de la mer et de la nature.
D’autres réalisations de Michèle Goalard incluent les Jardins de vagues en briques au pied de la grande pyramide, des sculptures fontaines place des Anciens-Combattants-d’Indochine, e t le Jardin cosmique du Couchant.
Beaucoup plus récemment, face à l’étang du Ponant, une œuvre en fer forgé de plus de 2 m de haut de la sculptrice Nadine Vergues, intitulée Regard, interpelle le promeneur.
Au fil des années, le souffle des vents, le fouet des vagues et les lichens ont érodé les œuvres. Avec des amis, elle crée une association, Sous le vent, le béton, « clin d’œil au slogan de 1968, sous les pavés la plage ». Grâce à de généreux mécènes (Alphi, H2R et RGB France), les sculptures de béton soumises à l’épreuve du temps et du climat ont été restaurées et ont retrouvé leur noble stature.
Le Jardin minéral reste l’acte fondateur de la carrière de cette artiste internationale, qui ne cesse depuis de faire du béton et du métal des œuvres épurées, modernistes, qui questionnent le monde. Jusqu’à ses célèbres trois arches de dix mètres de hauteur à Taipei, à Taïwan, qui lui confèrent le titre définitif de sculptrice monumentale.
Un livre et une dédicace
sculptures JoséphineChevry a publié deux livres : Joséphine Chevry, sculptures et Le Jardin minéral, 34 Grande-Motte, Point zéro, Joséphine Chevry.
Pour se le procurer : sousleventlebeton@gmail.com). La librairie Gibert, à Montpellier, organise une dédicace les 13 et 14 février prochains (heure et lieu non précisés pour le moment).